Un autre que lui aurait pris cela pour une provocation. Lamartine n'y vit qu'une riposte, un défi aux rodomontades du parti de la guerre français. Et comme il avait combattu énergiquement à la Chambre la politique aventureuse de ce parti, comme il avait horreur du sang et qu'il voulait, en bon patriote, la paix dans la dignité, non seulement pour la France, mais pour toute l'Europe, il répondit séance tenante à Becker par les strophes admirables de la Marseillaise de la Paix. En même temps il écrivit à Mme de Girardin qu'il les lui enverrait le surlendemain.

Ceci se passait le 17 mai. Huit jours après, Delphine n'avait encore rien reçu. Or, quelle ne fut pas sa stupéfaction de trouver les vers qu'elle attendait impatiemment, dans le numéro du 1er juin de la Revue des Deux Mondes! La nuit portant conseil, elle écrivit le lendemain à Lamartine:

«Je ne comprends pas que, si malade et désolé, vous ayez encore des inspirations si admirables: ces vers qui me désolent sont bien beaux. Je les ai relus ce matin avec Théophile Gautier. Il en était enchanté, et ce soir j'ai vu Alfred de Musset qui les savait par cœur. Il m'en a apporté de très jolis sur le même sujet. Ils sont railleurs et insolents. Lui, m'a priée de les publier, lui, me les a donnés pour la Presse. Il ne devinait pas tout le chagrin qu'il me faisait en me les apportant[ [107]

A cette lettre piquée et qui sentait le dépit, Lamartine répondit aussitôt:

«Moi! avoir songé à vous faire froidement et systématiquement un chagrin! Je rougirais de moi devant mon ombre. Voulez-vous savoir la grosse bête de vérité? Au moment de vous envoyer ces vers pour la Presse, je reçus la demande de 500 francs bien pressés d'un homme que j'aime et qui en a bien besoin. J'écrivis à Buloz: Envoyez-moi 1.000 francs courrier par courrier, si vous jugez à ce prix quelques mauvaises rimes de mon nom. Trois jours après, il m'adressait un billet de 1000 francs dans une lettre, seul argent que j'aie jamais touché d'un journal ou d'une revue, et voilà tout. Je pensais que la Presse, si elle trouvait les vers bons, les reprendrait le lendemain. C'est toute ma confession. J'espère que je suis absous[ [108]

Absous! il l'était d'avance; mais, quand une femme pardonne, fût-elle la meilleure du monde, elle est toujours heureuse de vous donner une petite leçon.

Et donc, le 6 juin, le vicomte de Launay publiait dans la Presse, à la suite de la Marseillaisse de la Paix, les vers «insolents» d'Alfred de Musset et racontait à ce propos, pour leur donner plus de sel encore, une histoire moitié vraie, moitié fausse, qui dut bien amuser Lamartine, malgré le trait du Parthe qu'on lui décochait sous les roses.

Le vicomte de Launay, oubliant ce que Mme de Girardin avait écrit, le 2 juin, à son ami, disait qu'un soir plusieurs ouvriers en poésie étant réunis chez Mme de Girardin s'étaient disputé les vers de la Marseillaise de la paix comme des confrères, non comme des corbeaux avides[ [109], et avaient vanté, à tour de rôle, la strophe que chacun aimait le mieux. «Voilà ma strophe», s'était écrié Balzac. «Voilà la mienne», avait clamé Théophile Gautier. «Et moi, dit Musset, qui était assis dans un coin du salon, voilà la strophe que je préfère.» Et il avait récité par cœur ces vers magnifiques:

Amis, voyez là-bas! la terre est grande et plane!

L'Orient délaissé s'y déroule au soleil!