—Faites-les donc vite, reprirent en chœur tous les assistants.
Et Musset, après être sorti sur la terrasse, le cigare à la bouche, revint un quart d'heure après, avec les strophes cavalières du Rhin allemand.
Voilà l'histoire telle que la raconta le vicomte de Launay dans le feuilleton de la Presse du 6 juin. En la lisant Lamartine dut bien rire, lui qui savait de Mme de Girardin elle-même que les vers de Musset n'avaient pas été improvisés, de nuit dans son jardin. Mais il avait l'âme trop haute pour s'émouvoir de la petite leçon de patriotisme qu'on avait voulu lui donner, ou pour en vouloir à Musset, d'avoir fait, sur son dos, à l'Allemand Becker, la réponse qu'il méritait. Il voyait beaucoup plus loin que les autres. Il pensait qu'un jour viendrait, quand? Dieu seul pouvait le dire, où, selon la parole de l'Ecriture, les instruments de guerre serviraient à faire des socs de charrue, et où les peuples ennemis qui se défiaient des deux côtés du Rhin chanteraient à l'unisson:
Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races
Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu?
De frontières au ciel voyons-nous quelques traces?
La voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu?
Nations! mot pompeux pour dire barbarie!
L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas?