Il faut respirer cet encens
Au moment qui le voit éclore.
Je voudrais, sur l'aile des vents,
T'adresser un son de ma lyre,
Mais toi qui demandes des chants
Peux-tu m'envoyer un sourire?
Sa mort soudaine causa une impression profonde dans la société parisienne, et l'on peut dire que Jules Janin fut l'interprète du sentiment général en écrivant sur elle la page éloquente que voici:
«Oui certes, je l'ai connue cette aimable et charmante femme que nous aimons tous. J'étais à la campagne quand la fatale nouvelle est arrivée, j'ai été frappé comme par un coup de foudre. Je me disais: «C'est impossible! Quoi! cette femme si jeune, si belle, si bienveillante, tant d'esprit, tant de grâce, tant de verve, si dévouée à celui dont elle était le bras droit, tout cela est mort si vite, tout d'un coup, en cinq minutes, c'est impossible!» Hélas! ce n'était que trop vrai. Elle n'est plus notre admirable et ingénieuse causerie, cette rare vivacité d'esprit, cette Parisienne qui représentait à peu près toute l'urbanité de ce temps-ci. Et, d'ailleurs, elle était des nôtres. Elle était un frère d'armes, seulement elle ne voulait de ces batailles de chaque jour que les belles actions sans songer à les faire. Elle était sur la brèche quand il fallait se montrer; au jour de la récompense on ne la trouvait plus nulle part. Fille et sœur de tant d'esprit, elle a passé sa vie à faire valoir l'esprit de sa mère, à reconnaître par un sourire l'esprit de sa sœur. Elle avait deviné qu'elle devait rester près de l'une et de l'autre, dégagée de toute gloire qui lui fût personnelle, pour soutenir sa mère, pour encourager sa sœur. Elle était vive, animée, heureuse souvent, elle n'était guère inquiète que la veille d'un nouveau poème de Delphine. Mais aussi, le lendemain, quelle joie dans ses yeux! quel triomphe dans son cœur! C'était un si adorable naturel! Une femme sans envie, un honnête homme qui savait remplir à merveille tous les devoirs de l'amitié, une prodigue qui jetait à qui les voulait prendre et mettre en usage les plus rares trésors de l'imagination et du bon sens. Je ne l'ai pas revue depuis cette soirée de l'hiver où elle encourageait de si bon cœur cette jeune fille qui lui exécutait des fantaisies de Schubert, et à cette belle Allemande qui devait débuter le lendemain à l'Opéra, elle donna bien du courage.
«Maintenant qu'elle n'est plus, et malgré le peu de bruit qu'elle voulait faire, on verra quel grand vuide elle va laisser. Elle était un des juges les mieux disposés et les plus absolus de toutes les études littéraires. Au théâtre, les plus habiles se tournaient vers elle pour savoir ce qu'ils devaient penser du drame nouveau; dans les salons, il n'était pas une femme à la mode qui n'eût besoin de l'approbation tacite de la comtesse O'Donnell, pas un vers ne se disait sans son aveu; elle avait un certain petit froncement de sourcil imperceptible qui faisaient pâlir les plus braves. Et comme on se pressait autour d'elle! et comme on voulait savoir la pensée qu'elle disait souvent tout haut et avec une entière franchise, ou tout au moins la deviner, lorsqu'elle l'entortillait dans les mille détours de son atticisme avec son sourire!—Ainsi, à son insu, et malgré elle, c'était la vie et le charme des salons parisiens. Elle savait rendre à chacun ce qui lui était dû d'honneur et de confiance, tout aussi bien qu'elle savait remettre chacun à sa place. «Tant promis, tant payé», c'était là sa devise, et jusqu'à la fin elle y a été fidèle. Et cette femme entourée de tant d'avantages, assez belle pour pouvoir se passer de tout cet esprit, assez spirituelle pour avoir tous les droits du monde, d'être laide et difforme, élégante dans son parler, dans son silence, dans son travail, dans ses mœurs, dans ses amitiés, élégante partout et toujours, cette femme a été pleurée sincèrement même par les femmes!