«Si un feuilleton de la Presse peut contenir 250 vers environ, dites-le-moi et je vous les enverrai. Dites-moi aussi, mais ceci entre nous, si la Presse, comme journal, et non comme confident de nos pensées, donnerait une rétribution à ces vers, et si cela est, chargez-vous de mes intérêts. Si cela n'est pas, prenez toujours les vers; au lieu de la Presse, journal, c'est à vous alors que je les offre. Je les fais copier ce matin pour vous, ils partiront vite.

«Je suis au plus mal dans mes affaires. Tout m'a manqué: Genève et Paris. Je n'ai plus qu'un reste d'espoir pendant encore quinze jours. Après cela il faudra peut-être me résoudre à vendre même Saint-Point et la terre foulée des pieds de ma mère à Milly. Je cherche où je pourrais aller hors de France vivre et mourir. Ce n'est pas aisé.

«J'ai le cœur débordant de cela un peu, et beaucoup plus d'autres chagrins bien plus dans la moelle qui se sont accrus très inopinément et très extraordinairement depuis vous. Ma santé, du reste, va bien mieux et la névralgie s'en va aussi lentement qu'elle est venue.

«Adieu. Je vous quitte à regret pour des hommes de chiffres. Un mot de vous de tems en tems. Vous êtes mon ami! On dit que cela vaut mieux que tous les autres noms humains. Je le crois, car quand la mort ne me les prenait pas je n'en ai jamais perdu.

«LAMARTINE[ [111]

Cette lettre, où la poésie et les affaires sont mêlées de façon si triste, parvint à son adresse le lendemain de la mort de Mme O'Donnell, sœur aînée de Mme de Girardin. Aussi n'est-ce point Delphine, mais l'administrateur de la Presse qui répondit à Lamartine, et la réponse était que le journal déclinait son offre gracieuse.

Mme O'Donnell passait pour une des femmes les plus spirituelles de son temps. Plus âgée que Delphine et mariée quatorze ans avant elle, elle était très répandue dans le monde et c'est elle qui fournissait à sa sœur ses mots les plus piquants, quand elle entreprit d'écrire les chroniques du vicomte de Launay.

Lamartine, avant même de la connaître, lui avait adressé, en 1826, les vers suivants qu'elle lui avait fait demander par le marquis de la Grange:

De la lyre les doux accents

Sont un parfum qui s'évapore: