«Rien de conclu dans mes affaires; quelques espérances seulement nouvelles moins incertaines[ [113]

Mais au lieu de recevoir son manuscrit du Ressouvenir, Lamartine reçut le même jour un billet de 1.000 francs[ [114] de Delphine, et le lendemain la Presse publiait cette note:

«Nous recevons de Genève une épître que M. de Lamartine vient d'adresser à M. Huber-Saladin, quelques jours après un voyage en Suisse où M. Huber avait accompagné M. de Lamartine. Nos lecteurs liront avec le plus vif intérêt ces beaux vers qui rappellent les anciennes habitudes d'esprit du poète et qui échappent encore de temps en temps aux préoccupations de l'homme politique.»

Suivait la poésie que Delphine avait voulu payer à son illustre ami, au tarif de la Marseillaise de la paix[ [115].

Ah! qu'il avait donc raison de lui écrire un jour:

«J'aime mieux une femme qui m'aime comme vous que deux femmes qui m'adorent[ [116]!» Je ne crois pas, en effet, qu'il ait eu, dans toute sa vie, deux amies comme elle.

IV

Et quel était donc ce M. Hubert-Saladin à qui Lamartine avait dédié ces vers sur le Léman? C'est ce que je vais dire.

Né à Rome le 25 janvier 1798, il descendait d'une ancienne famille du Tyrol, les barons Huber de Mauër, qui se réfugièrent en Suisse, en 1509, pendant la guerre de Souabe. Son père était citoyen de Genève; sa mère, Isabelle Ludovisi, était issue d'une famille princière. Il avait traversé le champ de bataille de Marengo dans les bras d'un vieux serviteur, ce qui lui faisait dire en riant qu'il était le plus ancien blessé de l'armée française; sans compter qu'il s'en fallut de peu qu'il ne fût tué sous nos drapeaux. Chargé, en 1835, par le gouvernement fédéral, d'une mission militaire en Algérie, il avait été attaché, en arrivant, à l'état-major du maréchal Clausel. Un jour, c'était au combat de la Tafna, il s'offre au maréchal pour une mission que l'on ne pouvait remplir qu'en franchissant à cheval un escarpement rocheux battu des feux de l'ennemi. Il part, dégage deux pièces de canon menacées par les Arabes et rentre au camp après avoir reçu une grave blessure. Décoré de la Légion d'honneur pour cette action d'éclat, il fut toute sa vie si fier de cette distinction que, trente ans plus tard, en 1863, il résigna ses fonctions d'attaché militaire de la légation suisse à Paris, pour ne pas déposer, selon son expression, la croix arrosée de son sang, que les règlements de son pays lui interdisaient de porter officiellement.

Il faut dire que son éducation avait été toute française. Commencée à Lausanne par sa grand'mère et par son oncle François Huber, le célèbre observateur des abeilles, continuée à Genève sous l'œil vigilant d'une tante, Mme Rilliet-Huber, dont le salon était très fréquenté, il l'avait achevée à Coppet, chez Mme de Staël, qui l'avait présenté à Schlegel, Sismondi, au duc de Montmorency, à Dumont, Pictet, Diodati, lord Byron. Et son mariage, en 1825, avec la baronne de Courval, née Saladin-Egerton, avait fait le reste. A partir de ce moment, sa riante villa de Montfleuri devint le rendez-vous des poètes, des diplomates et des beaux esprits. On y rencontrait Cavour, Bonstetten, le comte de Circourt et surtout Lamartine, qui le prit tout de suite en amitié, peut-être parce qu'ils parlaient tous deux la même langue. Car je n'ai pas dit qu'Huber-Saladin courtisait les Muses. Il a même fait de très beaux vers dont quelques-uns—ceux notamment en réponse au Ressouvenir du lac Léman,—font regretter qu'il n'ait pas donné plus de temps à la poésie. Mais il était de l'avis de Lamartine qui la regarda toujours comme un brillant accessoire à ses facultés intellectuelles. «La mission du poète, disait Huber, s'est agrandie avec l'horizon du siècle.»