Il habitait Paris depuis un an, quand éclata la Révolution de 1848. Lamartine, qui le voyait souvent chez lui ou chez Mme de Girardin et l'estimait autant pour son rare esprit que pour son cœur, le chargea alors d'une mission de confiance auprès du gouvernement fédéral. La Suisse sortait à peine d'une longue période d'agitation et, bien que menacée encore d'une revendication armée de la Prusse, se refusait à toute concession dans l'affaire embrouillée de Neuchâtel. Lamartine dont elle attendait un secours militaire, lui fit savoir par le colonel Huber-Saladin qu'il était prêt à l'appuyer diplomatiquement vis-à-vis de la Prusse, mais qu'il ne lui était pas possible de lui accorder davantage.

Dans le même temps, le comte de Circourt, dont Huber nous a laissé une remarquable biographie, était envoyé par Lamartine à Berlin[ [117].

Mais le plus grand service qu'Huber-Saladin ait rendu à sa patrie d'adoption fut de recueillir, en 1870, au nom de la Société de secours aux blessés, toutes les ambulances françaises qui revenaient désorganisées de nos armées prisonnières ou vaincues. Dans cette œuvre, tout particulièrement délicate et difficile, il fut tout simplement admirable. Il mourut subitement en Suisse, le 21 septembre 1881[ [118].

A présent que nous savons à qui nous avons affaire, reprenons le cours de notre récit.

Lamartine écrivait de Mâcon à Huber-Saladin, le 10 juin 1841:

«Cher et aimable confrère en poésie et en politique, je présume que c'est à vous que je dois le Fédéral[ [119] et les très remarquables articles qu'il contient quelquefois. Soyez-en donc remercié non seulement en mon nom, mais au nom de tous ceux qui ne veulent pas que cette machine infernale qu'on appelle la presse révolutionnaire incendie l'Europe. Déjà vieux dans la liberté, votre pays donne l'exemple de la sagesse au jeune monde libre. C'est juste et c'est utile.

«Etes-vous à Genève ou dans vos belles campagnes d'où l'on est encore à Genève en quelques minutes? Si cela est ainsi j'aurai un vrai et grand service à vous demander. Je l'avais demandé il y a deux ans à M. Eynard, qui avait réussi à me le rendre. Je le sçus trop tard, je n'en profitai pas, maintenant j'en ai besoin plus qu'alors et, ne sachant où est M. Eynard, je vous le demande à vous. Voici ce que c'est.

«Une banqueroute assez considérable pour ma médiocre fortune et des remboursements rendus imminents par la mort prochaine de quelqu'un à la succession de qui je dois me rendent indispensable un emprunt de 150.000 francs pour sept ou huit ans, six ans au moins à 4 1/2 ou 5 pour 100. Je ne trouve rien en ce moment à Lyon; à Paris, c'est trop loin, on n'y place que sur les hypothèques voisines. Les miennes sont dans Saône-et-Loire. Cela touche l'Ain, où Genève prête volontiers. Vous savez combien Mâcon est près de Genève.

«J'offre pour hypothèque de cette somme de 150.000 francs de deux choses l'une, savoir: ou une seconde hypothèque sur la terre de Monceau, rendant 24.000 francs environ et valant 600.000 francs. Elle a subi une première hypothèque de 245.000 francs, il reste donc près de 400.000 francs libres sur cette terre plus que suffisants pour servir à double gage à 150.000 que je demande.

«Ou une première hypothèque sur la terre de Saint-Point valant environ 350 et 400.000 francs et qui n'est grevée que d'une somme de 40.000 francs par un contrat viager.