Au lieu de chercher à emprunter de nouveau, il eût mieux fait de vendre et de liquider sa situation. C'est le conseil que les Pereire lui donnèrent après 1848 par le canal de Béranger. Mais, tout en parlant quelquefois de cette éventualité, il ne pouvait se résigner à vendre.
«S'il me fallait vendre une terre, disait-il à Mme de Girardin, le 16 juin 1838, je me sentirais déraciné (on voit que le mot n'est pas nouveau). Ce serait comme vendre mon père et ma mère et moi-même dans tout mon passé. Cela me rend triste quelquefois, et j'embrasse mes arbres pour qu'on ne nous sépare pas[ [123].»
C'est pourtant le sort qui l'attendait. Mais, en 1841, il faisait flèche de tout bois, il se raccrochait à toutes les branches pour ne pas entamer son patrimoine.
Elevé parmi les vignerons et les cultivateurs, il aimait la terre comme un enfant sa mère-nourrice, et de toutes les professions, de toutes les conditions sociales, celle qu'il préféra toujours était celle d'agriculteur. Il avait pris au pied de la lettre le vers fameux de Virgile: O fortunatos nimium!... La preuve en est que, dès 1819, il avait formé le projet avec son ami Nansouty, d'obtenir du gouvernement italien la concession d'une petite île située vis-à-vis de Livourne, nommée la Pianozza, qui était inculte et n'appartenait à personne.
«Nous réunissons tout l'argent que nous pouvons, mandait-il à Virieu, cela va déjà à 60 et 100.000 francs. Nous y portons des charrues, des ânes, des mulets et nous y semons du blé. Nos minimum de produit sont de 100 pour 100, dès la première année, bien calculés. Peu à peu, nous élevons quelques baraques et y faisons pour nous et nos amis un petit champ d'asile. Mande-moi si tu veux en être, et ce que tu pourras y mettre...[ [124].»
Mais Virieu, plus pratique, ne voulut pas entrer dans la combinaison. Il connaissait son Lamartine. Il lui répéta toute sa vie qu'il n'était que poète, et l'autre mourut, persuadé qu'il avait manqué sa vocation.
Il écrivait à Mme de Girardin, le 16 juillet 1841:
«L'homme est venu, il a examiné mes terres. Il les a trouvées très larges et très bien cultivées. Il a compris enfin, m'a-t-il assuré, ce mot mystérieux du Courrier de Paris: «Lamartine, le premier agriculteur de France.» Vous croyiez badiner, eh bien! il l'a pris au sérieux[ [125] en voyant mes vignes et mes familles heureuses et bien gouvernées de vignerons. Me prêtera-t-il sur cette valeur morale? C'est là toute la question. En attendant, je vais aller à Genève un de ces jours pour voir si je trouverai là un appui qui ne perce la main...[ [126].»
Il ne devait pas l'y trouver, malgré les bons offices d'Huber-Saladin. Nous savons comment celui-ci fut payé de sa peine. Huber fut plus reconnaissant à Lamartine des vers du Ressouvenir que de tout ce qu'il aurait pu lui offrir. Quelques jours après, il répondit au grand poète:
Je ne t'ai demandé ni palmes ni couronne;