«Non, je ne peux pas y tenir, lui écrivait Sophie Gay, il faut que je vous dise à quel point les belles paroles de votre voix divine ont fait battre mon cœur, à quel point ma vieille admiration en est exaltée, ma vieille amitié en est fière.
«Ah! pour l'amour de cette France qui vous inspire de si nobles pensées, restez à votre rang, et après avoir si bien défini la seule égalité possible, ne mêlez pas votre génie aux misérables intérêts de la mauvaise compagnie politique. Ce conseil tire toute sa valeur de mon expérience, songez que j'ai vu les grandeurs et les horreurs de la première Révolution, que j'ai connu presque tous les acteurs de ce drame sanglant et que j'ai vu succomber les plus forts, les plus éloquents à l'influence mystérieuse et désastreuse de l'entourage[ [138].»
C'est, en effet, son entourage qui perdit Lamartine. S'il avait jeté par-dessus bord les Ledru-Rollin, les Louis Blanc et leurs acolytes, ont l'eût porté sur le pavois, et la France entière eût été—pour un temps du moins—à ses genoux. Mais comme il le disait un jour à Mme Duport (Eléonore de Canonge), il ne voulut pas «prendre la dictature au prix du sang, de la trahison, de l'homicide». Fort de sa conscience et des gages éclatants qu'il avait donnés au monde de son esprit de sagesse et de son amour de l'ordre, il pensait qu'en gardant partie liée avec ses pires compagnons du gouvernement provisoire il faisait preuve de loyauté et de courage, et que personne ne se méprendrait sur ses intentions. Ne valait-il pas mieux les réduire en ayant l'air de se solidariser avec eux, que de les soulever contre soi et contre la paix publique en leur signifiant un congé brutal? Mais les mécontents, dont le nombre augmentait chaque jour, avec leur bonne foi ordinaire, dénoncèrent cet acte de courage et de vertu civique comme un acte de faiblesse et de complicité criminelle. Et Lamartine vit peu à peu s'éloigner de lui ses adulateurs d'hier et ses amis des anciens jours. Delphine elle-même eut toutes les peines du monde à échapper à la contagion.
Quelque temps avant l'élection qui devait porter Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence, elle écrivait dans le courrier de la Presse ces lignes qui étonnent et détonnent quelque peu sous sa plume:
«On s'attend à de violents orages parlementaires et politiques et l'on prétend que, cette fois, c'est le paratonnerre lui-même qui lancera la foudre. Quelle horrible comparaison! nous ne la pardonnerons jamais à notre illustre maître; qu'est-ce que c'est qu'un aigle qui se ravale à l'état de paratonnerre? L'aigle peut-il jamais trahir l'Olympe et divertir les carreaux divins que Jupiter lui confie? Pourquoi la ruse quand on a la force? pourquoi la fraude quand on a le droit? La loyauté est l'attribut de la toute-puissance; il ne faut jamais tricher au jeu, même quand on joue avec la foudre. Mais, hélas! M. de Lamartine, comme homme d'Etat, a un grand défaut, un défaut qui a déjà perdu M. Guizot et qui le perdra lui-même, si le destin de la France ne le sauve pas. M. de Lamartine a la monomanie de l'habileté. Ses ennemis lui ont tant crié qu'il était poète, rien que poète, que maintenant il se défie de son inspiration, c'est-à-dire de sa véritable force. Il repousse l'idée qui lui vient pour courir après la combinaison qui lui échappe: il est naturellement inspiré, il se fait péniblement ingénieux: c'est l'oiseau du jour qui a la prétention de se faire oiseau des ténèbres; il s'imagine que c'est beaucoup plus habile de voir la nuit que de supporter l'éclat du soleil. Mais vienne une circonstance impérieuse, un beau danger qui le retrempe malgré lui dans sa nature, et l'homme de génie étouffera le factice homme d'Etat; vienne l'aurore resplendissante, et l'aigle retrouvera son instinct glorieux. D'épaisses vapeurs l'enveloppent encore, les nuages noirs amoncelés autour de lui dérobent pour quelques moments à nos regards les méandres capricieux de son vol; mais, patience! il ne lui faut qu'un coup d'aile pour remonter dans l'azur.
«Nous le disons avec tristesse; disciple inquiet, tremblant à l'écart, nous n'avons plus la même confiance dans le caractère politique de notre maître, du moins dans le caractère politique qu'il se fait, mais nous avons toujours foi dans son génie. Nous puisons notre espérance dans notre constante admiration. Chez les êtres favorisés les trésors sont des promesses. Dieu n'a pas légèrement comblé de tous ses dons un mortel, pour que ces dons précieux deviennent entre ses mains fatals ou stériles. Dieu n'a pas allumé avec tant de rayons, avec tant d'amour, ce flambeau, pour qu'il s'éteigne avant l'heure, avant d'avoir jeté au monde tout sa clarté. Dieu n'a pas mis sur une même tête une triple couronne de poète, d'orateur, d'historien, pour la frapper tout à coup de démence. Dieu n'a pas pris plaisir à familiariser ainsi un homme de génie avec toutes les royautés, pour permettre qu'une royauté de plus l'étonne et l'enivre comme un Mazaniello éperdu!... Le pauvre pêcheur du rivage peut devenir fou en atteignant si vite au trône populaire; l'habitant des vallées a le vertige, transporté tout à coup sur les pics sublimes; mais le poète, c'est l'habitant naturel des hauteurs, son œil est exercé aux pièges des profondeurs terribles, il est accoutumé à regarder le monde à ses pieds, à mesurer l'espace, à interroger l'abîme; pourquoi donc aurait-il le vertige du trône? Pour y parvenir il ne monte pas, il descend[ [139]...»
Lamartine n'avait nullement le vertige du trône, et, sans désirer la présidence, nous savons qu'il l'eût acceptée par patriotisme si on la lui avait donnée. Mais en demandant à l'Assemblée nationale, dans un discours d'autant plus impolitique qu'il prévoyait les conséquences de sa motion, en demandant aux constituants de rendre au pays l'élection du président de la République, il descendait du trône avant d'y monter. Ce fut la grande faute de sa vie publique, car si le président avait été élu par l'Assemblée constituante, il est probable que nous n'aurions jamais connu le second Empire. Mais il était d'un âge, d'une génération où l'on sacrifiait tout aux principes. Et son idée était que le premier magistrat du pays, du moment que le droit divin avait fait place au droit populaire, devait recevoir le baptême et l'investiture du suffrage universel.
Quoi qu'il en soit, Lamartine fut très sensible à l'article de Delphine et il lui écrivit sur-le-champ qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pas aller lui répondre de vive voix. «La République est si jalouse, lui dit-il, qu'elle croirait que je la trahis pour une femme auprès de laquelle on a trop récemment médit non de la République, mais des républicains.»
Il voulait parler de la campagne néfaste d'Emile de Girardin qui, après avoir arraché en quelque sorte son abdication au roi Louis-Philippe et s'être rallié franchement à la République, n'avait cessé de jeter le discrédit sur le gouvernement provisoire[ [140].
L'élection présidentielle lui ayant fait des loisirs, Lamartine se réfugia dans ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, se consolant de ses déceptions politiques et de l'ingratitude de ses contemporains avec les épisodes de Raphaël et de Graziella, que lui avait demandés la Presse, et dont le charme captivant lui ramena une partie de l'opinion.