«Adieu et amitiés. Ma femme est à Vichy avec ses nièces. Moi seul ici.

«LAMARTINE[ [134]

La Presse, pour une raison ou pour une autre, n'ayant pas inséré le compte-rendu de M. de Ronchaud, nous le publions ici à titre de document:

«Le jour du banquet offert à M. de Lamartine, Mâcon présentait dès le matin un aspect inaccoutumé; un mouvement bien différent de celui qui anime les grands industriels avait changé pour un jour la face de la ville; on s'abordait, on se saluait au nom des mêmes sentiments. Les bateaux à vapeur, les voitures publiques ne cessaient de verser sur le quai et dans les murs de la ville natale de M. de Lamartine l'affluence des étrangers. Les hôtelleries étaient pleines de voyageurs venus de tous les points de la France; chaque maison avait son hôte. A trois heures s'ouvrait la salle du banquet, si l'on peut ainsi appeler un espace de 4 ou 5 arpents, couvert de tables et abrité par des toiles tendues sur la tête des convives comme les voiles d'un navire. De larges bandes tricolores pendaient du plafond mobile et portaient les noms de chacune des villes qui avaient des députés à cette fête patriotique; 2.200 souscripteurs étaient assis dans cette immense enceinte ornée de drapeaux et de verdure; d'autres, venus trop tard, remplissaient plus qu'à demi les intervalles laissés entre les tables. Des tribunes avaient été disposées pour les femmes accourues pour témoigner à l'auteur des Girondins leur reconnaissance pour le rôle qu'il leur a restitué dans l'histoire de notre grande révolution[ [135]. On en voyait aussi, au bas des murailles, comme une frange vivante aux mille couleurs; les toilettes étaient fraîches et élégantes. On peut porter à 5.000 le nombre des personnes présentes; à quatre heures, M. de Lamartine paraît; il fut accueilli par de nombreux vivats et par des cris d'enthousiasme. Le dîner commence. Sur la table à laquelle était assis M. de Lamartine et qu'il devait tout à l'heure transformer en tribune, un immense plateau d'étain était apporté et un veau flanqué de quatre agneaux rappelait la naïve abondance des festins homériques. M. Roland, maire de Mâcon, devait prendre la parole et fournir l'occasion à M. de Lamartine d'une de ces improvisations qui font courir du feu dans les âmes des auditeurs. Tout à coup un vent s'élève, précurseur de l'orage; les tentes palpitent comme les voiles d'un vaisseau dans la tourmente; quelques-unes cèdent; un tourbillon passe sur les convives; tables et mets sont couverts à l'instant de poussière. Mais des cris de vive Lamartine! s'élèvent comme pour braver, par l'enthousiasme de cette manifestation même, les éléments qui semblent conjurés contre elle. En un moment, les tables sont abandonnées, la foule se presse autour d'une tribune improvisée; on semble attendre que M. de Lamartine jette à la foule assemblée de si loin pour l'entendre ses paroles mêlées aux éclats de la foudre. On lui demande de lutter avec elle. Tous veulent l'entendre, nul ne se retire. Les femmes mêmes font à l'enthousiasme le sacrifice de leurs toilettes, et, malgré la pluie qui commence, demeurent intrépides à leurs places. Le maire engage les convives à se retirer devant les intempéries de l'atmosphère. Pour lui, fidèle à son poste, il ne le quittera qu'après avoir été auprès de M. de Lamartine l'interprète des sentiments de tous; il attendra le moment favorable, et M. de Lamartine fait annoncer qu'il croit de son devoir de répondre. Alors vous eussiez vu une heure d'attente héroïque sous les torrents de la pluie qui pénétrait de toutes parts à travers les tentes déchirées.

«Au moment où M. de Lamartine se lève, la foule se presse aussi compacte autour de la tribune que si la salle du festin n'eût pas été dévastée par la tempête. Seulement les tables, balayées par le vent de tout ce qui les couvrait, avaient été à leur tour changées en tribunes d'auditeurs. Toute la première partie du discours de M. de Lamartine fut moins un discours qu'un dialogue de reconnaissance et d'enthousiasme entre la foule et lui, un échange de protestations et de serments auxquels un reste d'agitation donnait un caractère à part, vraiment dynastique. Mais lorsque l'orateur aborda les hautes considérations historiques et politiques, le silence s'établit. Pendant une heure, on n'entendit que le bruit des applaudissements que l'enthousiasme ne pouvait contenir, et celui des tables chargées d'auditeurs qui, de moment en moment, gémissaient et s'écroulaient, sans qu'un cri, un mouvement perturbateur, parmi toutes ces chutes d'hommes et de femmes victimes de leur zèle, vînt troubler la solennité d'une audition religieuse.

«Le discours achevé et applaudi avec énergie, la foule s'est écoulée en silence emportant comme une relique dans la mémoire, le souvenir d'une fête unique dans l'histoire de notre pays et d'un de ces jours qui, suivant l'expression de M. de Lamartine lui-même, ne se couchent pas avec le soleil[ [136]

Le lendemain, après avoir lu le récit de cette journée héroïque, Doudan disait: «Le tonnerre a dû se retirer tout mouillé et bien attrapé d'avoir trouvé son maître[ [137]

Oui, mais il ne devait pas tarder à prendre sa revanche.

Le proverbe dit qu'il ne faut pas jouer avec le feu. Pour avoir joué durant des mois avec l'élément révolutionnaire et risqué vingt fois sa vie en voulant le dompter, on osa accuser un jour Lamartine de pactiser avec le communisme, de transiger avec le terrorisme, et il fut renié, flétri, lâché par ceux-là mêmes qu'il avait préservés de l'anarchie.

Que n'avait-il écouté la voix de Delphine et de sa mère! Ce n'étaient pourtant que deux femmes, mais les femmes voient souvent plus juste que les hommes dans les temps de Révolution.