—Les muses, répondait Lamartine, je suis devenu trop vieux pour les courtiser. Je veux maintenant faire de l'histoire et de la philosophie. Je ne vois plus que cela, et cela se fait en prose. En politique j'attends quelques événements qui en vaillent la peine. Je ferai l'insurrection de l'ennui; mais, pour cela, il faut des forces dans le pays.

—Voilà encore un blasphème, ripostait Delphine, je dis plus, un non-sens. Les vers sont trop jeunes pour vous! Et Homère! et Milton! Avaient-ils donc quinze ans lorsqu'ils ont exhalé leurs plus beaux chants? Vous ferez de la philosophie et de la politique: est-ce que ces deux choses-là se peuvent faire en même temps? Est-ce que la politique n'est pas l'action dans toute sa véhémence? Est-ce que la philosophie n'est pas le repos dans toute son impassibilité? Non, non, ces deux choses-là ne peuvent marcher de front. Vous n'êtes pas encore un philosophe, heureusement pour notre pays. Vous pouvez être un homme d'Etat. Vous nous parlez d'événements qui vous amènent, de révolutions, de grandes émotions qui passionnent le pays; cela m'effraye, je crains que vous ne soyez comme les pompiers qui n'ont rien à faire quand il n'y a point d'incendie. J'ajouterai même que vous m'avez l'air assez disposé à mettre le feu pour l'éteindre[ [133].

Delphine ne savait pas dire si vrai. Lamartine avait effectivement entrepris un ouvrage d'histoire et de philosophie mêlées qui devait mettre le pays en feu et le libérer lui-même d'une partie de ses dettes,—ce qui n'était pas à dédaigner. Cet ouvrage, qui lui fut payé 350.000 francs, n'était autre que les Girondins. Comme il avait besoin de temps et de solitude pour l'écrire, il s'enferma près de quatre ans dans son manoir de Saint-Point, ne venant à Paris que de loin en loin, pour prononcer quelque grand discours à la Chambre dans les questions qui lui tenaient au cœur, comme les chemins de fer, l'Orient, la régence, la suppression du timbre des journaux, l'impôt sur le sel, la traite des noirs, ou pour attaquer le règne tout entier. Car il n'avait pas plus de goût pour Louis-Philippe que le roi n'en avait pour lui. Seulement, si, chez le roi, c'était presque de la haine, chez Lamartine, c'était de l'indifférence et un peu de mépris. Légitimiste converti de la veille, il ne pouvait pardonner à l'usurpateur.

Quand les Girondins parurent en librairie,—le 20 mars 1847,—il courut dans toute la France un frisson d'enthousiasme mêlé de stupeur, que l'on ne saurait mieux comparer qu'à celui qui marqua l'aurore de la première République. Cette histoire avait beau se vendre en huit gros volumes, l'éditeur n'avançait pas à la tirer, elle était dans toutes les mains, les journaux ne parlaient que d'elle, et je ne surprendrai personne en disant que Delphine fut une des premières, ses réserves faites sur le fond, à proclamer la souveraine beauté de la forme.

«L'apparition des Girondins, écrivait-elle dans la Presse, le 4 avril 1847, réveille toutes les fureurs des partis: cela devait être; ce livre est une révolution; c'est un présage, c'est un symptôme, c'est un décret peut-être!... Car ce n'est pas sans raison que Dieu a permis à un tel homme d'écrire un tel livre. L'âme du poète est une lyre sublime que le souffle divin fait vibrer, elle n'est pas responsable de ses accords. Quand nous voyons les idées d'une époque s'incarner dans un homme de génie, quelle que soit notre répugnance pour ces idées, nous nous attristons avec respect; inquiets, mais résignés, nous disons: Il faut que ces idées, que nous redoutons comme dangereuses, soient nécessaires et qu'elles servent les mystérieux desseins de Dieu, puisqu'il charge une de ses plus dignes créatures de les propager, puisqu'il n'inspire à aucun génie rival le besoin, le devoir de les combattre. Aussi, à chaque page de ce livre, nous rêvons, troublés et charmés. Que c'est beau! pensons-nous, quelle admirable lecture! quel style! quel bonheur dans ces expressions! quelle ampleur dans cette phrase! Vivacité, coloris, verve, grâce, violence, fraîcheur, toutes les qualités sont là réunies. Comme cet homme est bien largement doué, en favori! Ah! que c'est beau! mais que d'événements vont naître de ce livre! Je voudrais bien ne pas les voir! Oh! je voudrais mourir! N'est-ce pas un effet étrange que cette admiration excessive qui vous fait souhaiter la mort?

«Sans doute, la Révolution de 89 est une belle chose, une généreuse réforme; mais que voulez-vous, nous n'aimons pas les révolutions. M. de Lamartine semble dire que si la révolution a été cruelle et imparfaite, c'est que malheureusement elle a été accomplie par les hommes. Eh bien! voyez comme nous sommes inintelligents et sottement bornés: nous ne voudrions même pas non plus d'une révolution qui serait faite par des anges: il y en a eu autrefois, elle a produit l'enfer, et rien que cela suffit pour nous donner des préventions invincibles. On aura beau dire, les procédés révolutionnaires sont défectueux; mais expliquez-nous comment il se peut que, dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, dans un pays où l'industrie découvre des merveilles, on n'ait encore trouvé qu'un moyen de donner de l'argent aux pauvres, c'est de couper la tête aux riches; le moyen est expéditif, mais, franchement, il n'est pas très ingénieux. Il nous semble que, en cherchant bien, on pourrait trouver autre chose. M. de Lamartine parle des idées révolutionnaires comme un homme qui aurait découvert le secret de les appliquer, sans crime et sans violences, sans orages. Dieu veuille qu'il ait raison, et que son livre soit le commencement de son entreprise.»

Suivait une dissertation très habile où Delphine, répondant aux vociférations du parti légitimiste contre l'Histoire des Girondins, s'appliquait à démontrer que c'était la reine qui était la grande figure du livre, la victime bien-aimée de l'auteur, que c'était Marie-Antoinette, qui était l'héroïne du poème.

Il est bien certain que Lamartine n'avait pas eu l'intention, suivant le reproche que lui fit alors Chateaubriand, de dorer la guillotine, mais en jetant le manteau des fils de Noé sur les épaules de la Révolution, il avait voulu familiariser les classes dirigeantes avec l'idée de la République qui leur causait une peur mortelle, et c'est un fait que l'Histoire des Girondins, qui remua l'opinion de fond en comble, eut plus d'influence sur les événements de Février 1848 que la campagne des banquets dont elle fut la préface retentissante.

Le plus célèbre de ces banquets fut justement celui qui fut offert à Lamartine par la ville de Mâcon, le 8 juillet 1847. Le soir même de ce jour mémorable, le grand poète écrivait à Mme de Girardin:

«Voici en toute hâte une charmante description du banquet colossal que nous venons de quitter. Je vous l'envoie tout de suite pour vous servir d'élément. Demain, vous aurez le discours, la tempête en a emporté la moitié, c'est égal, c'est beau comme l'antique, un colysée exhumé dans une prairie de Mâcon! Pas de bulletin. C'est M. de Ronchaud, qui était venu du Jura, qui vous écrit ce mot descriptif. Seulement il y avait plus de convives, près de trois mille fourchettes.