«Je suis très touchée du souvenir de M. Marin[ [12] et vous prie de l'en remercier de ma part. Dites-lui que je le charge de vous inviter à m'écrire souvent. Quand vous verrez M. de Jouy, rappelez-lui qu'il y a dans un petit coin de la Prusse une de ses amies qui s'intéresse beaucoup à ses succès et lui en demande de nouveaux[ [13]

Mme Gail, dont il est question dans cette lettre, était, en 1818, la meilleure amie de Sophie Gay. Elle était née Sophie Garre, et, comme elle était aussi laide que Mme Gay était belle, on avait pris l'habitude de les désigner l'une et l'autre par «la belle» et «la laide»,—ou encore par «Sophie de la parole» et «Sophie de la musique». Mme Gail était, en effet, une musicienne accomplie.—Mariée, en 1794, à dix-neuf ans[ [14], à l'helléniste de ce nom, elle s'était si vite dégoûtée du grec qu'elle avait planté là son mari, au bout de quelques mois, pour cultiver la musique en pleine liberté. Après avoir pris des leçons de Mengozzi, Fétis, Perne et Neukomn, elle se mit à faire des romances qui eurent tout de suite une grande vogue. Mais sa réputation ne datait vraiment que des Deux Jaloux, petit opéra-comique en un acte, qu'elle avait fait jouer au Théâtre Feydeau, le 27 mars 1813. A partir de ce moment, la moindre de ses compositions, romance ou nocturne à deux voix, obtint un succès que n'atteignirent pas les ouvrages de Loïsa Puget ou de Pauline Duchambge. Il faut dire aussi que ses interprètes ordinaires étaient Ponchard, Levasseur, la jeune Cinti, voire Garat, qui, dans les dernières années de sa vie, ne chantait qu'accompagné par elle. Elle-même avait un joli filet de voix, dont le sentiment faisait le principal charme.

J'ai dit qu'elle était laide. Par contre, elle était si bonne et si facile à vivre, elle avait une telle distinction de langage et de manières, tant de tact et de simplicité, que les femmes du monde l'aimaient pour ses qualités morales presque autant que pour son talent. Elle avait conquis, entre autres, l'affection très dévouée de la baronne Lydie Roger, fille du fermier général Vassal, laquelle vendit ses diamants et ses perles pour venir en aide aux républicains et bonapartistes traqués par la Restauration, et elle avait loué avec elle, rue Vivienne, dans la maison que plus tard occupèrent les frères Galignani, un grand appartement pour y donner des concerts et des fêtes. Le «tout Paris» d'aujourd'hui ne saurait se faire une idée de ce qu'était, en 1818, le salon de Sophie Gail. Tous les mondes y étaient représentés. On y rencontrait, tour à tour et quelquefois ensemble, la princesse de Chimay, ancienne Mme Tallien, encore resplendissante en dépit des injures du temps, Mme de Pontécoulant, la belle Mme de Lacan qui se vantait d'avoir enlevé Talma à Mme Dubuc de Sainte-Olympe, sa mère, Mme Blondel de la Rougerie, créole piquante qui, par la grâce de M. de Montalivet, le père, ministre de l'Intérieur sous l'Empire, avait fait un auditeur au Conseil d'Etat du poète Alexandre Soumet;—parmi les étrangères de distinction, l'Anglaise Mme Hutchinson, dont le mari avait contribué à l'évasion de M. de La Valette, la comtesse de Furstenstein, nièce de Mme Benjamin Constant;—puis quelques hommes sérieux, comme l'historien Lemontey et le mathématicien de Prony;—enfin quelques jeunes hommes d'avenir comme M. Vatout, que M. Decazes avait pris pour secrétaire, quand on forma le ministère de la Police, ce qui avait fait dire à Mme Roger, un jour que Mme de Constant lui demandait si l'on pouvait encore avoir des relations avec un tel fonctionnaire:

—Certainement, ma chère amie! On ne doit craindre que ce qu'on ne sait pas.

La manière d'être de Mme Roger dans ce salon retentissant et encombré ne laissait pas voir qu'elle était chez elle. Elle s'effaçait complètement et ne paraissait qu'une invitée. C'était Mme Gail qui faisait tous les honneurs. Mme Roger ne s'occupait que des chanteurs, du vieux Berton, de Nicolo, de Fétis, dès qu'ils arrivaient. On se groupait là, dit un mémorialiste bien informé[ [15], dans un pêle-mêle fort commode et des plus amusants. Après le concert, on dansait quelquefois, et Delphine Gay, rose encore en bouton, et sa sœur grassouillette, Mme O'Donnell, étaient parmi les danseuses les plus courtisées.

Sophie Gay, depuis quelque temps, s'était emparée de Mme Gail, au point qu'on ne les voyait plus l'une sans l'autre. Elles avaient composé ensemble un opéra-comique qui avait obtenu un certain succès au Théâtre Feydeau. «Sophie de la parole» avait simplement ajusté une petite comédie de Regnard, la Sérénade, et «Sophie de la musique» y avait fait entrer quelques-uns des morceaux les plus appréciés dans son salon, entre autres une barcarolle vénitienne: O pescatore dell' onda, qu'elle avait mise à la mode, et dont les variations, chantées par le célèbre baryton Martin, avaient couru sur toutes les lèvres.

L'idée leur était venue de transporter la Sérénade à Aix-la-Chapelle, pour charmer l'esprit et le cœur des souverains et des diplomates pendant le Congrès: d'où l'impatience avec laquelle Sophie Gay attendait sa bonne amie, à la date du 31 août 1818.

Relisons, s'il vous plaît, sa lettre. J'y trouve deux ou trois lignes qui méritent qu'on s'y arrête. Elle dit: «Le plaisir de jouer le rôle d'une bonne Française à la barbe de tous ces Cosaques a quelque chose d'assez piquant.»—Très piquant, en effet, et le correspondant de Sophie aurait pu lui répondre qu'elle n'avait pas toujours eu ce beau dédain pour les Cosaques.

En 1814, elle avait été l'une des premières à aller au-devant des Alliés, quand ils entrèrent dans Paris. Il est vrai qu'elle avait fait ce vilain geste, moins par amour pour Louis XVIII que par ressentiment contre Napoléon. Aussi bien n'avait-elle pas tardé à s'en repentir, et, tout en caquetant à Aix-la-Chapelle avec les diplomates de la Sainte-Alliance, elle jouait, selon son expression, «le rôle d'une bonne Française».

Le 10 septembre 1818, elle écrivait à Mme Gail: