«Venez vite, chère amie, que je vous embrasse de tout mon cœur pour vous remercier de cette bonne idée de choisir notre maisonnette pour asile pendant ce Congrès. A toute autre je répondrais que, ma nombreuse famille remplissant déjà nos appartements, il ne nous en reste pas un digne d'être offert à une belle dame; cela est vrai, mais non pas pour vous, chère bonne, car je me souviens de vous avoir vue rue Saint-Honoré et je sais que vous pouvez momentanément habiter une petite chambre: en conséquence, vous aurez celle de Delphine que je niche dans mon cabinet. Ma chambre, celle de mon mari, tout sera à votre disposition, et vous aurez de plus un très joli salon où vous recevrez votre beau monde et le mien. Si vous n'amenez personne, j'ai ici femme de chambre, domestique, cuisinière à vos ordres, et trois petites filles qui servent à la fois de secrétaires, de servantes et de société: ainsi donc, vous ne manquerez pas de soins. J'avais d'abord pensé à vous donner ma chambre, mais vous seriez capable de regarder cette offre comme un honnête refus et je veux m'assurer de vous avant tout. J'avais aussi la ressource de vous louer un prix fou un vilain appartement dans le quartier, mais j'aime mieux que vous soyez mal chez moi qu'ailleurs. Ainsi donc, j'attends, chère amie, que vous me disiez: «J'accepte la petite niche de Delphine», et cette réponse mettra toute la famille en joie.

«Mme Récamier, à qui j'ai annoncé la bonne nouvelle de votre arrivée, m'a déjà fait promettre de vous lier avec elle. Nos diplomates aspirent au même honneur; moi, je ne pense qu'au plaisir, mais il se fait déjà sentir à chacun de nous; mon mari fait déjà provision du meilleur thé pour le prendre avec vous; Isaure vous apprête un café délicieux; Delphine veut être votre copiste de musique; Hortense[ [16], votre secrétaire. Moi, je me réserve l'emploi de confidente, et Dieu sait comme nous bavarderons. Je garde pour ce moment tout ce que j'aurais à répondre à votre aimable lettre. Vous ne me dites rien des succès de ce cher Francisque[ [17], mais je sais que c'est déjà un professeur important et pour l'amour du grec je l'embrasse familièrement. Dites mille choses tendres pour moi à cette bonne sœur[ [18] qui a dû être si heureuse de vous revoir! Ma foi, vous êtes revenue à temps, car j'allais l'aimer, je crois, tout autant que je vous aime. Obligez-moi de dire au phénix des grognons une foule de choses désagréables de ma part, pour l'engager à me répondre.

«Eh bien, voilà notre Sérénade au croc. La partition est-elle enfin terminée? Gavaudan vous a écrit ici pour l'avoir, ainsi que celle de Mlle de Launay. Et ce cher Fétis, comment va-t-il? A-t-il avancé son opéra? A combien de questions vous aurez à répondre!

«Mandez-moi vite le jour fixé pour votre départ. Songez que tous les plénipotentiaires arriveront ici le 20, et les souverains le 27[ [19], et qu'il faudrait être ici avant eux pour être un peu reposée du voyage quand ils arriveront.

«A bientôt, chère amie. Je n'ai plus d'autre idée que celle de vous revoir et de causer avec vous de tout ce qui nous intéresse.

«Recevez d'avance les caresses de toute une famille.

«SOPHIE GAY.

«P. S.—Rappelez-moi au souvenir des amis qui attachent quelque prix au mien. Je vais répondre à Emmanuel, quoiqu'il ait mis un peu trop de temps à se décider à m'écrire. On dit ici que le comte de Cazes pourrait bien venir au Congrès. Je pense qu'il amènerait MM. Villemain et Vatout et je serais charmée de retrouver notre salon ici. Les grands seigneurs que j'y vois me ragoûtent d'autant plus des gens d'esprit, et je descendrais sans le moindre regret des beaux équipages où l'on me traîne avec six chevaux dans la ville, pour m'y promener, bras dessus bras dessous, avec un homme de lettres aimable. Je n'ai pas plus de vanité que cela[ [20]

«Excusez du peu!» aurait dit Villemain, s'il avait eu connaissance de cette lettre. Mais au fond il n'aurait pas été autrement surpris de l'honneur qu'on lui réservait: lorsque Sophie résidait à Paris il était vraiment le roi de son petit salon, et c'est lui, bien plus que M. de Chateaubriand, qui fut le vrai parrain littéraire de Delphine. A ceux qui en douteraient je rappellerai qu'en 1822 ce fut sur son rapport[ [21] que l'Académie-Française décerna une particulière mention à la jeune fille pour ce poème, le Dévouement des sœurs de Sainte-Camille dans la peste de Barcelone, et que, trois ans après, il contribua largement à sa popularité en la chargeant de quêter pour les Grecs. Delphine lui a même dédié, à cette occasion, une petite pièce de vers qui vaut d'être reproduite ici:

ENVOI A M. VILLEMAIN