«La Presse raconte ce matin toutes sortes de nouvelles littéraires à mon endroit: que j'ai lu un drame à la Porte-Saint-Martin, que Frédérick y joue, etc., etc.—S'il y avait quelque chose de fondé dans ceci, vous l'auriez su une des premières, et je vous l'aurais écrit l'autre soir. Mais il n'en est rien. Je n'ai lu aucun drame à la Porte-Saint-Martin ni ailleurs. J'ai assez à faire de mes deux volumes et de mon discours. (Entre nous, Madame.)

«Cette historiette a le léger inconvénient de me faire recevoir depuis ce matin dix visites de comédiens et de comédiennes me demandant des rôles. Si vous pensez, Madame, que la chose vaille la peine d'être rectifiée, je dépose ma petite réclamation, non entre vos mains, mais à vos pieds,—avec toutes mes admirations, tous mes respects et tous mes hommages.»

«VICTOR HUGO[ [160]

Les deux volumes auxquels il est fait allusion dans cette lettre étaient son livre sur le Rhin, et le discours, son discours de réception à l'Académie française (3 juin 1841).—Depuis six ans, Delphine avait détendu les cordes de sa lyre et s'était improvisée courriériste dans le journal de son mari, sous le pseudonyme du vicomte de Launay. Ce changement de front ne lui avait pas nui, au contraire. Tout le monde admirait l'extraordinaire talent avec lequel elle passait en revue chaque semaine, d'une plume aussi légère que sûre, les grands et les petits événements de la vie parisienne. Qu'il fût question de théâtre, de littérature, de musique, de mode et de chiffons, elle était toujours prête, elle avait un mot sur tout, et le mot était presque toujours aussi juste que spirituel. Si bien qu'à plus de soixante ans de distance ses chroniques de la Presse, tout en ayant perdu leur actualité, se relisent encore avec plaisir et profit. C'est le tableau le plus pittoresque et le plus vivant qui ait été tracé du Paris de Louis-Philippe. Celui de Napoléon III n'a pas eu son pareil, en dépit du talent des nombreux imitateurs du vicomte de Launay. C'est que le genre est plus difficile qu'il n'en a l'air, et que la plupart de ceux qui s'y sont risqués, sans parler de la touche originale et personnelle, n'avaient pas les moyens d'information de Mme de Girardin. Songez que dans son hôtel de la rue de Chaillot—je laisse de côté son salon de la rue Laffitte—elle reçut pendant plus de dix ans les hommages et les confidences de tout ce qui portait un nom dans les arts et les lettres.

Voulez-vous un échantillon de ses chroniques? Voici un autre billet de Victor Hugo qui va nous donner l'occasion de la citer:

«7 mars 1841.

«Ce que c'est que de vouloir trop bien faire les choses! Je voulais aller vous porter la réponse moi-même hier, après avoir lu votre ravissant Courrier. J'allais partir pour la rue Laffitte, quand je ne sais quel incident est survenu, qui m'a retenu chez moi. Mais je ne me plains pas trop, puisque cela m'a valu deux billets de vous au lieu d'un.

«Je serai vôtre demain comme toujours, Madame, et puis permettez-moi de baiser vos belles mains et de vous offrir l'hommage de mes plus tendres respects.

«VICTOR H.

«C'est pour six heures et demie, n'est-ce pas[ [161]