J'ouvre à présent le tome III des Lettres parisiennes du vicomte de Launay et j'y lis, page 152:

«Le premier concert de Mme Merlin a été magnifique.—Le lendemain de ce concert, il y avait chez Mme de Lamartine une réunion bien intéressante, à laquelle, pour rien au monde, nous n'aurions voulu manquer, d'abord par curiosité, et puis aussi par orgueil. C'était ce que nous avons appelé une soirée de célébrités; or, plus on est obscur, et plus on tient à faire partie de ces réunions merveilleuses. Jamais collection de supériorités ne fut plus complète. Jugez-en plutôt:

«Il y avait là aussi de grandes dames célèbres par leur esprit, leur instruction profonde, leur conversation brillante et gracieuse. On ne connaît point d'ouvrages littéraires signés de leurs noms; cependant quelques initiés bien informés assurent que ces dames écrivent comme elles parlent. Il y avait là enfin Mme de Lamartine; elle a beau nous défendre de parler d'elle, il nous est impossible de ne pas déclarer qu'elle était chez elle ce jour-là, de ne pas reconnaître, avec tout le monde, que c'est une femme supérieure, et une des plus spirituelles de notre pays.

«Cette soirée, si intéressante, a été de plus fort animée. Duprez a chanté l'air de la Dame Blanche: Ah! quel plaisir d'être soldat! d'une manière admirable et toute nouvelle. Il en fait une comédie entière. Quelle verve! Pourquoi ne donnerait-on pas à Duprez un rôle bouffe? Il le jouerait à merveille, et cela le reposerait. Etre au désespoir tous les deux jours pendant cinq heures de suite, cela doit être très fatigant. Le duo de Guillaume Tell, chanté délicieusement par Duprez et Mme Damoreau, a excité des transports d'enthousiasme. «Rossini! Rossini! s'écriait-on, quand reviendra-t-il? Allons le chercher; il nous est impossible de vivre une année de plus sans lui.» Alors on a décidé, séance tenante, c'est-à-dire en plein enchantement, qu'une pétition allait être adressée au célèbre maëstro pour le supplier de revenir à Paris. Cette pétition est déjà couverte de signatures, et quelles signatures!...»

Je le crois, quand il n'y aurait eu que celles du «grand poète Hugo», et du «grand agriculteur Lamartine»! Ce grand agriculteur est une trouvaille, quelque chose comme «M. Ingres, le grand violoniste»!

Mais voici venus les jours d'épreuves. Mme de Girardin perdit coup sur coup sa sœur, son beau-frère M. de Canclaux, et son frère Edmond, blessé mortellement, le 11 mai 1842, sous les murs de Constantine. Ces deux derniers deuils lui valurent deux billets de condoléances de Victor Hugo. Le premier, daté du 3 novembre 1841, lui disait:

«Encore une épreuve, Madame, encore une douleur pour votre noble et généreux cœur! J'ai été bien éprouvé moi-même de la même façon. J'ai assez souffert pour vous demander ma part de vos afflictions, vous savez comme je vous aime. Mon amitié se mesure à mon admiration. Voulez-vous bien dire à Mme de Canclaux ma profonde et douloureuse sympathie.

«VICTOR HUGO[ [162]

L'autre billet était ainsi conçu: