«La Presse nous vient. Elle nous apportera votre roman[ [173]. Nous vous remercions en admirant.
«VICTOR H.[ [174].»
Cette lettre établirait, s'il en était besoin, qu'Emile de Girardin avait embrassé la cause des proscrits. Hélas! il avait été, comme tant d'autres, un chaud partisan de Louis-Napoléon. Il avait même commis la faute, moitié par ambition, moitié par rancune, de lâcher le général de Cavaignac, voire son noble ami Alphonse de Lamartine, pour soutenir la candidature du prince à la Présidence. Et quand celui-ci fut installé à l'Elysée, le bruit courut à plusieurs reprises qu'il allait recevoir un portefeuille dans la prochaine combinaison ministérielle. Mais on ne le trouva probablement pas assez sûr, et tout ce qu'il obtint du cabinet du 2 décembre ce fut la permission de rester en France en mettant, bien entendu, une sourdine au grelot antigouvernemental de la Presse. Cependant il ne craignit pas d'afficher après le coup d'Etat son opinion et ses sympathies, et les exilés le trouvèrent à Bruxelles pour leur donner du courage, s'ils en avaient manqué.
—Terminez vite votre livre sur Napoléon-le-Petit, disait-il à Victor Hugo, si vous voulez qu'il paraisse avant la fin de ceci[ [175].
Il ne croyait pas, lui non plus, à la durée du régime de Décembre.
Pendant ce temps-là, Delphine montait la garde au journal la Presse. Quoiqu'elle eût cessé, depuis 1848, le Courrier qui l'avait rendue si populaire, et qu'elle s'occupât presque exclusivement de théâtre, la politique générale ne la laissait pas indifférente, tant s'en faut, elle en faisait dans la coulisse, en attendant que la force des choses ramenât la liberté avec les proscrits[ [176].
«Je ne sais plus que faire, lui écrivait Victor Hugo, le 8 mars 1853. Mes lettres vous arrivent-elles? Avez-vous reçu la dernière? Je prends le parti de vous écrire directement et tout bêtement par la poste, à la grâce de Dieu et à la garde du diable! Que la police de M. Bonaparte soit clémente à ces quelques lignes: je ne parlerai ni d'elle ni de lui. Quelle bonne chose que l'exil quand on joue en France toutes les comédies qui ne sont pas de vous, mais quelle triste chose quand on joue Lady Tartuffe! Je vous avais écrit dans la joie du succès, je vous envoyais mon bravo et mes applaudissements, et penser qu'ils ont probablement intercepté cela! faut-il qu'ils soient bêtes! Qu'y a-t-il de commun entre mes applaudissements et eux, entre l'enthousiasme et eux, entre la gloire et eux! Mais pardon, j'avais promis de n'en point parler.
«Donc, face à face avec ce régime, vous continuez l'esprit, la lumière, la poésie, le succès, toutes les grandes traditions de la pensée et de la France. Je vous en remercie au nom de toutes deux. On me dit le succès de Lady Tartuffe immense. L'autre jour, jouant avec l'avenir, c'est le jeu favori des proscrits, je disais: «Oui sait? Nous serons peut-être à Paris avant que les représentations de Lady Tartuffe soient finies.»—Victor m'a dit: «Cela ne prouverait pas que l'Empire durera peu.»—Je vous envoie le mot[ [177].
«D'ici je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez. Nous vous aimons. Nous aimons tout ce talent et tout ce courage qui se dépense à côté de vous. Quand je pense à la France, et c'est toujours, je pense à vous. Il semble que vous soyez pour moi une partie de la figure de la France. Je ne vois pas la patrie en laid comme vous voyez[ [178]!...»
Oh! non, Victor Hugo n'était pas de ces proscrits qui faisaient payer à la France le coup de force qui les en avait chassés. Il savait qu'elle avait péché par ignorance. Et pendant qu'Eugène Sue, pour citer un exemple, déblatérait contre elle dans le style du Juif-Errant, Victor Hugo chantait: