De 1848 nous passons à l'année 1852. Victor Hugo est maintenant en exil. Après avoir habité quelque temps Bruxelles, il s'est vu chasser de Belgique pour son pamphlet de Napoléon-le-Petit et il a élu domicile à Jersey.
Désormais il n'aura pas d'autre but que de clouer au pilori de l'histoire «le bandit» qui a violé la Constitution pour régenter la France. Mais les jours sont longs dans une île. Pour couper le temps il entretient avec ceux qui lui sont restés fidèles une correspondance qui se ressent de ses loisirs. Quand il était à Paris, il n'écrivait guère que des billets. A présent qu'il est à Jersey, ce sont de vraies lettres où il n'est guère question que des choses de France. Lisons celles qu'il adressa à Delphine, de Marine-Terrace: il y a mis tout son esprit et tout son cœur.
«Jersey, 5 septembre 1852.
«Quelle charmante lettre, et quelle douce pensée de me l'avoir envoyée ce jour-là[ [171]! Il y a dans cette idée tout le cœur d'une femme de génie. Je vous remercie, je baise vos mains qui ont écrit ces belles et tendres pages, je baise vos pieds qui vous amèneront peut-être à Jersey. Mais quel reproche dans la dernière ligne! Comment avez-vous pu rappeler que je ne vous avais pas écrit! Le jour où parvint à Bruxelles la nouvelle de votre deuil[ [172], un Français, M. Liodet, vint me voir; il rentrait à Paris, je lui remis une lettre qu'il se chargea de vous porter lui-même. Je ne puis comprendre comment elle ne vous est pas arrivée. Croyez tout de moi excepté que je vous oublie. Ce serait un crime de tromper l'attente d'un cœur comme le vôtre.
«Lady Tartuffe par Mme Molière. Ceci est déjà du génie. Qui a trouvé cela trouvera le reste. Mais venez donc à Jersey me lire cette œuvre où vous mettrez tant de choses qui ne sont qu'à vous. Le voyage est ce qu'il y a de plus simple au monde: deux cents francs pour l'aller et le retour en tout, trois heures de mer par Saint-Malo, deux heures par Granville. Vous à Jersey! j'en rêve déjà. Que votre mari vous y rejoigne et il me semble qu'il ne restera plus rien en France.
«Vous comprenez que je ne vous dis rien de ce qui pourrait empêcher cette lettre de vous parvenir. Mais venez, et comme nous vous dédommagerons! que de choses! quelles avalanches de conversations! Arrivez bien vite. Nous vous logerons fort mal dans un petit coin de notre cabane, mais vous n'aurez qu'à sortir pour que l'Océan baise vos pieds, et je lui ferai concurrence.
«L'île est charmante et superbe; on voit à l'horizon la France comme un nuage, et l'avenir comme un rêve. Soyez la figure qui sort du rêve et l'étoile qui sort du nuage. Venez!
«Ma femme et ma fille vous embrassent tendrement et tous nous nous mettons à vos pieds.
«Serrez là-bas pour moi cette main que je voudrais serrer ici.