«M. Vavin nous citait tout à l'heure, aux applaudissements de la Chambre, le nom de deux hommes dont on peut parler tout haut sans être suspect de flatter autre chose que leur mémoire: Casimir-Delavigne qui a débuté sur le théâtre de l'Odéon; M. Ponsard, qui a attaché son nom à la plus difficile des rénovations, la plus difficile en fait d'art dramatique comme en toutes choses, la rénovation du théâtre, en remontant aux grands caractères, aux beaux exemples de l'antiquité la plus romaine, la plus sévère, et au style des plus mâles écrivains de notre langue. Il a fait faire ainsi un pas immense dans la voie de la réforme dramatique, telle qu'une assemblée de législateurs comme nous sommes doit désirer de la voir grandir et se perfectionner.» (Très bien.)
J'étais tombé sur le nid de guêpes, et le très bien dont avaient été soulignées les paroles de Lamartine venait de m'expliquer «l'effet public» qui avait tant froissé Victor Hugo. Certes, en les prononçant, Lamartine n'avait eu aucune arrière-pensée. Professant, depuis Lucrèce, une grande admiration pour Ponsard, il avait tout bonnement saisi la première occasion de l'exprimer de son mieux à la tribune. Mais rien ne pouvait piquer Victor Hugo plus au vif que cet éloge en pleine Chambre d'un poète de second ordre qui, avec une pièce en somme très ordinaire et par suite de circonstances indépendantes de son talent et de sa volonté, avait eu l'honneur de clore au théâtre le cycle romantique.
Et je me rappelai certaine conversation rapportée par l'auteur des Burgraves au tome second de ses Choses vues:
«Au cours des représentations de la Lucrèce de M. Ponsard, dit Victor Hugo, j'eus avec M. Viennet, à l'Académie, le dialogue que voici:
«M. Viennet.—Avez-vous vu la Lucrèce qu'on joue à l'Odéon?
«Moi.—Non.
«M. Viennet.—C'est très bien.
«Moi.—Vraiment, c'est très bien?
«M. Viennet.—C'est plus que bien, c'est beau.
«Moi.—Vraiment, c'est beau?
«M. Viennet.—C'est plus que beau, c'est magnifique.
«Moi.—Vraiment, là, magnifique?
«M. Viennet.—Oh! magnifique!
«Moi.—Voyons, cela vaut-il Zaïre?
«M. Viennet.—Oh! non. Oh! comme vous y allez! Diable! Zaïre! Non, cela ne vaut pas Zaïre!
«Moi.—C'est que c'est bien mauvais, Zaïre.»
La lettre de Victor Hugo à Mme de Girardin et la réponse de Lamartine sont donc maintenant situées, comme on dit. Dorénavant, quand on parlera [ 173] de l'amitié des deux poètes, on devra en faire état comme d'un argument sans réplique[ [169].
Lettre Victor Hugo à Mme de Girardin
Ils étaient dignes d'avoir entre eux «un chaînon» aussi brillant que Delphine[ [170].