«Mardi matin.
«Ce que vous m'écrivez, Madame, me suffit. Vous êtes admirable en toute chose, en amitié comme en poésie. Je n'ai jamais douté de Lamartine, vous le savez. J'avais été froissé de l'effet public. C'est une si belle chose pour tout le monde, c'est une chose si douce pour moi que cette fraternité entre Lamartine et moi sans nuage pendant vingt-six ans! Qu'il continue de m'aimer un peu dans un coin de son cœur, moi je ne puis faire autrement que de l'admirer de toutes les forces du mien. Saluer son nom, louer son génie, glorifier le siècle qu'il remplit et qu'il honore, c'est pour moi un de ces bonheurs profonds dans lesquels on sent un devoir. Qu'il m'aime, rien de plus, et que tout ceci, commencé par un sourire de vous, finisse par un serrement de mains entre nous.—Cela ne veut pas dire que je ne serais pas rayonnant et très fier, si Lamartine mêlait quelqu'un de ces jours mon nom à son admirable parole. Grand Dieu! cela me comblerait et me toucherait plus que je ne puis dire. Seulement, ce serait du luxe, du luxe magnifique, comme celui qui vient du cœur. Faites là-dessus ce que vous voudrez; tout ce que vous faites est excellent et charmant, parce que tout ce que vous faites vous ressemble. Mais dites-lui qu'à cette heure où j'écris je me tiens pour absolument content et satisfait; qu'y a-t-il de meilleur au monde qu'une parole de lui redite par vous.
«Je crains, chère et illustre amie, de n'être libre ni ce soir ni demain, mais j'irai certainement avant la fin de la semaine mettre tout ce que j'ai dans l'âme et dans l'esprit à vos pieds.
«VICTOR[ [168].»
Cette lettre fait autant d'honneur à celui qui la signa qu'à celle qui la reçut. Mais comme elle n'est pas datée, elle m'intrigua longtemps. A quoi pouvait-elle bien se rapporter? De quelle année était-elle? Les vingt-six ans dont parlait Victor Hugo semblaient la faire remonter à 1847. Et cependant je penchais pour 1848, où Lamartine joua un si grand rôle. Je pris la France parlementaire, mais je n'y trouvai rien qui ait pu justifier le froissement et la plainte de Victor Hugo. J'allais donner ma langue aux chiens, lorsque je me souvins tout à coup que M. Gustave Simon avait publié, en 1904, dans la Revue de Paris, toute une suite de lettres de Lamartine à Victor Hugo. Je m'y reportai immédiatement et je lus sous la date du 3 juin 1846, le billet suivant:
«Je suis désespéré. Je me couperais un morceau de la langue plutôt que de dire un mot qui désavouât ou qui froissât une amitié de vingt ans, ma plus glorieuse amitié.
«Est-ce vrai? Que faire? Tout pour convaincre le public qu'il n'y a dans mon esprit pour vous que l'admiration la plus égale à celle de l'avenir, et dans mon cœur qu'attachement et fidélité.»
Ce billet de Lamartine, auquel M. Gustave Simon ne dut rien comprendre, car il n'en fit l'objet d'aucun commentaire, se rapportait évidemment à l'incident qui avait mis la plume à la main de Victor Hugo.
Je repris alors la France parlementaire et, après avoir cherché aux alentours de la date du 3 juin 1846, je vis que Lamartine avait prononcé à la chambre, le 30 mai précédent, un discours sur la subvention du théâtre de l'Odéon.
Ma première pensée fut que j'allais faire buisson creux. Mais, à la réflexion, je me dis: Qui sait? Lisons toujours. Et je lus. Au bout d'une minute j'arrivai à ce passage qui me fit dresser l'oreille: