Cabarrus était le frère de lait d'Emile de Girardin et son ami le plus intime. Fils naturel et légitime—c'est ici le cas de le dire—de Mme Tallien, à qui il ressemblait par beaucoup de côtés, au lieu de faire de la finance comme son grand-père maternel, il avait étudié la médecine homœopathe et s'était fait une clientèle magnifique dans le monde des arts et des lettres, en soignant tout particulièrement la voix. J'ai sous les yeux une lettre de Victor Hugo, du 27 novembre 1851, où il dit en propres termes qu'il a usé du nitrate d'argent pour sa gorge, «mais sans grand effet» et que «c'est l'homœopathie qui lui a réussi». «Je conseillerais à tout malade du pharynx le docteur Cabarrus», ajoutait-il. Et Victor Hugo n'était pas seul à se louer de sa science, les ténors et les sopranos de notre Académie de musique lui avaient tant d'obligations qu'ils l'avaient surnommé le Docteur-Miracle.

Il était également très lié avec Lamartine, qui lui a dédié une pièce de vers intitulée les Saisons. Le 8 mars 1848, il lui adressait une lettre que la Presse publia six jours après, dans laquelle il préconisait l'emprunt, pour sortir de la situation embarrassée que la monarchie de Juillet avait léguée à la République: «N'oublions pas, disait-il, que l'impôt tue et que la dette vivifie: empruntons donc courageusement et ne regrettons pas d'enrichir nos prêteurs. Il n'y a pas de violences possibles en finances, et la jeune République ne doit s'en permettre aucune.»

«Que de fois, dit Théophile Gautier, m'est-il arrivé de revenir à deux ou trois heures du matin, avec Victor Hugo, Cabarrus et ce pauvre Chassériau, au clair de lune ou à la pluie, de ce temple grec (lisez le pavillon Marbœuf) qu'habitaient cette Apolline non moins belle que l'Apollon antique—qui avait nom Delphine!»

Quand le docteur Cabarrus mourut, le 18 mai 1870, Emile de Girardin, qui pourtant n'avait pas la larme facile, lui consacra les lignes suivantes:

«Celui qui fut l'ami de toute ma vie depuis le jour de ma naissance, sans avoir jamais cessé de l'être, Edouard de Cabarrus, s'est éteint ce matin, comme il avait toujours vécu, le sourire sur les lèvres... C'est donc un frère que je perds aujourd'hui. Il m'avait précédé de quatre ou cinq ans[ [183] dans la vie; il était mon aîné; sa mort me montre le chemin où je n'aurai plus qu'à le suivre, le deuil dans le cœur.»

Revenons à la correspondance de Victor Hugo avec Mme de Girardin.

Il lui écrivait de Marine-Terrace, le 13 octobre 1853:

«Je date du 13. C'est un vilain jour, Madame. Je suis tout triste. Mon fils Victor part demain, ma pauvre famille se déchire encore. Je me sens plein d'anxiété et de deuil, et je me tourne vers vous, comme on se tourne vers l'aube quand on est dans la nuit.

«Vous avez fait un sombre et charmant poème[ [184]; cette situation étrange, et pourtant moins dure qu'on ne croirait, d'un cœur tiré en sens contraire par deux amours, vous l'avez admirablement peinte. Il y a dans votre livre des mystères de charme, de tristesse et de grâce qui n'appartiennent qu'à vous parmi les femmes. Mme de Meuilles est une ravissante figure, Mme d'Arzac est un daguerréotype. Quant à l'enfant, c'est une création exquise. J'ai été un peu mère autrefois, et j'ai reconnu là des mots que la nature seule dit, mais que le génie seul recueille. Vous me demandez une critique, peut-être voudrais-je une autre façon d'amener le baiser final. Le dénouement est profond et saisissant. Somme toute, c'est un chef-d'œuvre où il semble que vous ayez mêlé, comme Virgile raconte que cela se faisait par la foudre, trois rayons: votre style, votre beauté et votre cœur. Je vous écris tout cela à la hâte, mais si je vous croyais, ce serait bien pis, je raisonnerais et je déraisonnerais avec vous de ce charmant livre, des jours entiers.

«Quelque chose me dit que vous viendrez peut-être. Vous souhaiter l'exil, c'est peut-être affreux, mais que voulez-vous? cette horreur me sourit. J'espère. Ce qui est arrivé à Corinne peut bien arriver à Delphine.