«Mon fils vous dira quel beau pays c'est que Jersey. Cependant le voici qui s'assombrit, l'automne vient et l'ouragan, et l'équinoxe. Demain, grande marée. On nous dit que nous allons avoir pendant six mois la même pluie et le même brouillard. Pendant ce temps-là, vous aurez le même Bonaparte. C'est vous qu'il faut plaindre.

«VICTOR H.

«Je serre la main du grand publiciste.

«P.-S.—Je m'aperçois que je ne vous ai pas même parlé, tant l'absence nous affaiblit l'intelligence, des deux beaux et élégants coureurs de cette course à l'amour, Gustave et Robert. C'est l'amour blond et l'amour brun. Vous n'avez rien peint d'une touche à la fois plus virile et plus féminine. Quand vous les rencontrerez,—car ils vivent, et celui que vous avez tué, vous ne pouvez l'empêcher de vivre—faites-leur compliment de ma part. Tous deux méritent le prix. C'est pour cela qu'ils ne l'ont pas. Refuser le prix à qui le mérite, c'est assez l'usage là-haut; je soupçonne parfois le bon Dieu d'être un vieil académicien.

«Chaque numéro de la Presse qui nous arrivait faisait émeute. Bataille à qui lirait le premier. Vous mettiez le trouble dans notre solitude. Ma femme réclamait son droit et prenait le journal, mais elle relisait, ce qui faisait massacre. Elle vous envoie toutes ses admirations, ma fille tous ses souvenirs, Charles tous ses respects[ [185]

Delphine, après cette lettre, ne pouvait pas dire que Victor Hugo ne l'avait pas lue. Elle avait même gagné cela à son exil, car, autrefois, quand il était à Paris, il se sauvait d'une lecture par un compliment banal.

«Voilà deux ans d'exil faits, lui écrivait-il encore le 29 décembre 1853. Savez-vous, Madame, que je remercie tous les jours Dieu de cette épreuve où il me trempa. Je souffre, je pleure en dedans, j'ai dans l'âme des cris profonds vers la patrie, mais, tout pesé, j'accepte et je rends grâces, je suis heureux d'avoir été choisi pour faire le stage de l'avenir. Ce grand stage, vous le faites de votre côté, vous et ce profond penseur qui est auprès de vous. Vous accomplissez merveilleusement chacun votre œuvre; vous, vous désenflez le ballon des vanités, des sottises et des ridicules; lui, il sape la vieille forteresse des préjugés, des oppressions et des abus; j'admire vos coups d'épingle et ses coups de pioche. Continuez tous les deux, je vous suis des yeux de loin à travers cette sombre nuit qu'on appelle l'exil, le rayonnement des étoiles la perce.

«Tout à l'heure Pierre Leroux[ [186] était à un coin de ma cheminée de bois peint, et moi à l'autre coin, et le vicomte de Launay est venu s'asseoir entre ces deux démagogues[ [187]. Vrai, nous nous sommes mis à causer avec vous. En général, les proscrits ne peuvent que pleurer ou rire, vous avez eu ce triomphe, vous nous avez fait sourire. Un moment, grâce à vous, malgré la neige qui glace la terre, malgré la proscription qui assombrit nos âmes, il y a eu un salon à Marine-Terrace—et vous en étiez la reine, et nous, les anarchistes, nous en étions les sujets! Quel charmant livre que ce beau livre! Je l'ai lu autrefois feuilleton à feuilleton! Je le relis aujourd'hui page à page. J'y retrouve les anciens diamants et de nouvelles perles. Vous avez ajouté toutes sortes de choses exquises. Il y a sur les femmes une page admirable.—Vous dites: «Tout est perdu, les femmes sont pour les vainqueurs et contre les vaincus!»—Moi, je dis: «Tout est sauvé! une femme est avec nous, et quelle femme! la vraie, vous.»

«Oui, vous êtes la vraie femme, parce que vous avez la beauté et le cœur attendri, parce que vous comprenez, parce que vous souriez, parce que vous aimez. Vous êtes la vraie femme, parce que vous enseignez le devoir aux deux sexes, parce que vous savez dire aux hommes où ils doivent diriger leur âme et aux femmes où elles doivent mettre leur cœur.

«J'ai compté les jours sur mes doigts avant d'écrire cette lettre, et si elle ne vous arrive pas le jour de l'an, je serai bien attrapé. Savez-vous que vous avez ébloui Marine-Terrace! Vous nous avez expédié la cassette d'Aboul-Kasan, des trésors sous formes de livres, des bijoux sous forme de notes, des miracles sous forme de tables[ [188].