«En ce moment nous laissons un peu reposer ce que j'appelle la science nouvelle; nous avons chacun un travail vers lequel nous faisons force de voiles; nos plumes crient à qui mieux mieux sur le papier; nous sommes en classe, mais à la sortie quelle récréation, et comme nous allons nous en donner du A-B-C! Moi je n'ai nul fluide, vous savez? et je n'aboutis qu'à A B A X (table) et A B R A C A D A B R A (abracadabra), je mets cette magie blanche à vos pieds, blanche magicienne[ [189].»
Je ne m'étonne pas que Victor Hugo, lisant les Lettres parisiennes du vicomte de Launay, ait été frappé de ce que dit Mme de Girardin des femmes. La page où se trouvent les lignes qu'il a relevées vise précisément celui de tous ses anciens amis qui était devenu, on sait comment, son pire ennemi. J'ai nommé Sainte-Beuve. Et c'est à propos de sa réception à l'Académie que cette page cinglante fut écrite. On me saura gré de la reproduire ici tout entière:
«24 février 1845.—On se dispute, on se bat pour aller jeudi à l'Académie. La réunion sera des plus complètes, il y aura là toutes les admiratrices de M. Victor Hugo; il y aura là toutes les protectrices de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire toutes les lettrées du parti classique. Qui nous expliquera ce mystère? Comment se fait-il que M. Sainte-Beuve, dont nous apprécions le talent incontestable, mais que tout le monde a connu jadis républicain et romantique forcené, soit aujourd'hui le favori de tous les salons ultra-monarchiques et classiquissimes, et de toutes les spirituelles femmes qui règnent dans ces salons? On répond à cela: il a abjuré. Belle raison! Est-ce que les femmes doivent jamais venir en aide à ceux qui abjurent? La véritable mission des femmes, au contraire, est de secourir ceux qui luttent seuls et désespérément; leur devoir, d'assister les héroïsmes en détresse; il ne leur est permis de courir qu'après les persécutés; qu'elles jettent leurs plus doux regards, leurs rubans, leurs bouquets, au chevalier blessé dans l'arène, mais qu'elles refusent même un applaudissement au vainqueur félon qui doit son triomphe à la ruse. Oh! le présage est funeste! ceci n'a l'air de rien, eh bien, c'est très grave; tout est perdu, tout est fini dans un pays où les renégats sont protégés par les femmes; car il n'y a au monde que les femmes qui puissent encore maintenir dans le cœur des hommes, éprouvé par toutes les tentations de l'égoïsme, cette sublime démence qu'on appelle le courage, cette divine niaiserie qu'on nomme la loyauté.»
Quand on a lu ces lignes, on s'explique fort bien que Sainte-Beuve se soit peu occupé de Mme de Girardin, et que, dans le seul article qu'il lui a consacré[ [190], il ait fait précéder son éloge de ces précautions oratoires:
«Et d'abord je tracerai un cercle au tour de mon sujet, et je dirai à ma pensée et à ma plume: Tu n'iras pas plus loin. A l'intérieur de ce cercle, de ce cadre indispensable dont il faut entourer toute figure de femme belle et spirituelle, n'entreront point du tout, ou du moins n'entreront qu'à peine et à mon corps défendant, les éclats, les ricochets de la politique, de la satire, les réminiscences de la polémique, toutes choses du voisinage et auxquelles, si on se laissait faire, un riche sujet pourrait bien nous convier. Je ne prendrai en Mme de Girardin que la femme, le poète de société et de théâtre, le moraliste du monde et des salons, Delphine, Corinne et le vicomte Charles de Launay, rien que cela. Vous voyez que je suis modeste, que j'élude hardiment les difficultés, et que je ne suis pas homme à me mettre de grosses affaires sur les bras.»
On ne pouvait pas être plus malicieux, tout en restant galant homme, et je suis sûr que Victor Hugo aura su gré à Sainte-Beuve de sa réserve généreuse.
Le 2 mai 1854, le grand poète écrivait à Delphine:
«Puisqu'il pleut, je pense à vous, et je me fais du soleil comme cela, à travers les froides larmes de l'averse qui inonde les vitres de mes fenêtres-guillotines, j'évoque votre beau sourire, Madame, votre grâce souveraine, votre esprit éclatant, votre conversation pleine d'un rayonnement d'Olympe, vous m'apparaissez déesse, vous me parlez femme, vous m'enchantez esprit, et je me fiche de la mauvaise humeur du mois de mai.
«Ah! ça, ne me dites donc pas que vous m'écrivez des lettres de huit pages pour ne pas me les envoyer. A l'instant même, d'affamé que j'étais, je deviens goulu, et les quatre petites pages que j'ai dans la main, si exquises et si ravissantes qu'elles soient, ne me suffisent plus. Tel est l'exilé depuis Adam, notre ancien, à nous bannis. Conclusion: écrivez-moi douze pages la prochaine fois.
«Comment! vous me faites cette question: «Faut-il vous envoyer?» Est-ce que je suis de ceux à qui «la joie fait peur»? Je veux, oui, Madame, je veux mon exemplaire. C'est déjà bien assez de n'avoir pas eu ma loge[ [191]. Meurice me le fera parvenir. Remettez-le lui. Je sais déjà de la Joie fait peur deux choses: l'idée qui m'a charmé et le succès qui m'a ravi—retournez cette bête de phrase, je vous prie, car l'idée m'a fait encore plus de plaisir que le succès.