La vérité, c'est que, de 1836 à 1840, Balzac qui, comme la souris, avait plusieurs trous pour ne pas être pris, se faisait adresser ses lettres à M. A. de Pril (nom de son domestique), rue des Batailles, 13, à Chaillot, ou encore à Mme veuve Durand[ [200], même rue, et qu'à partir de 1841 il habita tantôt au no 47 de la rue des Martyrs, et tantôt au no 19 de la rue Basse, à Passy[ [201], sans parler des Jardies, sa fameuse maison de campagne, où l'architecte, qui n'était autre que lui-même, avait oublié l'escalier.
Lamartine avait rencontré pour la première fois Balzac à la table de Delphine, au mois de juin 1839. Il relevait d'une maladie pendant laquelle il n'avait «vécu» que des romans de la Comédie humaine, et c'est pour remercier Balzac du bien qu'il lui avait fait, qu'il avait prié Delphine de l'inviter à dîner avec lui[ [202]. Mais il y avait longtemps déjà que le grand romancier connaissait Emile de Girardin. D'après une lettre écrite par celui-ci à Armand Baschet, le 22 décembre 1851, c'est en 1829 que Levavasseur, qui venait de publier la Physiologie du mariage, lui présenta Balzac. Quelque temps après, l'auteur de ce livre lui apportait un article intitulé El Verdugo, qui parut dans la Mode, où collaboraient Delphine et sa mère[ [203].
Emile de Girardin avait alors pour associé Lautour-Mezeray, fils d'un notaire d'Argentan dont il avait fait la connaissance en Normandie et avec qui il avait fondé le Voleur. C'était un jeune homme de vingt-trois ans[ [204], d'apparence frêle. «Son visage avait des traits fins, son regard était vague, une sorte de pâleur qui n'avait rien de maladif lui donnait de la distinction, mais sa parole nette et son accent ferme annonçaient une énergie de volonté précoce et de la soudaineté dans ses résolutions.»
Les cabinets de rédaction des journaux, grands ou petits, ont cela de bon qu'on y retrouve souvent d'anciens amis qu'on avait perdus de vue. A peine Balzac était-il entré à la Mode, qu'il renoua connaissance avec Hippolyte Auger, dont il avait imprimé, en 1828, le Gymnase, organe éphémère des Saint-Simoniens nuance Buchez, et avec Ernest Sain, un de ses camarades du collège de Vendôme, Tourangeau comme lui, qui se faisait appeler Bois-le-Comte, depuis, disait Balzac, qu'il avait cessé d'être sain[ [205].
Auger raconte en ses Mémoires que Balzac, après avoir jeté son brevet d'imprimeur aux orties, s'était réfugié, rue Cassini, dans une maison dont le jardin avait une petite porte sur la place de l'Observatoire.
«Cette habitation, dit-il, protégeait une intimité mystérieuse avec une belle dame que j'aperçus un jour et qui me sembla sèche et laide, motif bien certain du mystère; et pour y avoir les illusions du luxe et de l'élégance, attelage ordinaire de sa pensée, il s'était fait l'artisan des choses. Henri de Latouche[ [206] et moi l'aidâmes à tendre un salon avec du calicot bleu bien lustré qui jouait la soie, et vraiment tous trois nous faisions merveille: «On est toujours ce qu'on veut être», disait le lion de cette cage en se cognant sur les doigts.
«Il cessa de s'y plaire, malgré les bosquets du jardin, et nous proposa, à Bois-le-Comte et à moi, de nous établir ensemble dans un petit hôtel. Son imagination avait très minutieusement procédé à l'arrangement de ce projet, où les armoiries des deux nobles familles, réciproquement contestées, devaient figurer, et ce qui le fit avorter fut ma déclaration bien formelle de n'avoir pas d'écusson à mettre en vedette.»
On est toujours ce qu'on veut être. Si Balzac ne put jamais prouver sa noblesse, malgré ses prétentions à la particule, il réussit d'assez bonne heure à devenir le grand écrivain qu'il voulait être, mais ce ne fut pas sous les auspices du jeune directeur de la Mode et du Voleur. Balzac et Emile de Girardin étaient tous les deux trop autoritaires et trop violents pour faire longtemps bon ménage ensemble. Le premier, tout en étant un bourreau d'argent, aurait cru se déshonorer en subordonnant son art à des questions de mercantilisme industriel. Le second n'estimait la littérature qu'autant qu'elle faisait aller ses affaires. Emile de Girardin avait donc demandé un jour à Balzac de lui donner des romans-feuilletons qu'on pût couper par tranches et sur un effet dramatique, comme ceux de Dumas et d'Eugène Sue. Mais Balzac lui avait répondu que c'était au-dessus de ses moyens. Et il en avait été d'autant plus contrarié que Delphine avait pris le parti de Balzac. Ce n'était pas la dernière fois que cela devait lui arriver. Chaque fois que, par la suite—car ils passèrent leur temps à se quereller, à se quitter et à se reprendre—chaque fois qu'Emile de Girardin eut à se plaindre de Balzac, il trouva devant lui Delphine pour l'excuser et prendre sa défense.
Leur première contestation sérieuse remontait à l'année 1834. Balzac, qui n'écrivait plus à la Mode, s'étant permis de reproduire ailleurs des articles qu'il avait donnés à ce journal, Emile de Girardin lui écrivit que ces articles étaient sa propriété et qu'il ne pouvait en disposer sans son consentement. A quoi Balzac s'empressa de répondre qu'il s'arrogeait là un droit qu'il n'avait point. Il s'échauffa même jusqu'à lui dire des choses qui font sortir ordinairement l'épée du fourreau.
«Vous dites, riposta Emile de Girardin, que, du centre d'intérêts où je suis placé, je n'ai peut-être pas le temps de reconnaître les changements qui s'opèrent dans la situation des hommes. C'est ce que tous les parvenus disent à leurs amis, et je ne vous savais pas encore parvenu!