Et Tancrède, tout en lorgnant de nouveau la canne, se dit à part lui: «Comment un homme aussi spirituel a-t-il une si vilaine canne? On dirait d'un fourreau de parapluie. Il doit y avoir quelque mystère là-dessous, mais lequel?»
C'est ce que je vais avoir l'honneur de vous dire.
Et d'abord n'allez pas vous imaginer—comme le donne à entendre Mme de Girardin—que Balzac ne tenait à cette canne que parce qu'elle avait la vertu de le rendre invisible, ni plus ni moins que l'anneau de Gigès ou le rameau d'or de Robert le Diable. S'il était invisible rue Saint-Georges, ce n'était point la faute de sa canne; je crois même que Balzac ne lui avait donné ces dimensions énormes que pour être vu de plus loin et se faire mieux remarquer, les grands hommes ayant leurs faiblesses comme les autres.
Balzac avait beau avoir du génie et compter des admirateurs et des admiratrices dans le monde entier, cela ne suffisait pas à sa gloire. Il voulait, lui aussi, jeter de la poudre aux yeux, comme un simple «bourgeois de Paris», et il s'était fabriqué des quartiers de noblesse, il avait une voiture au mois et sa loge à l'Opéra, qu'on appelait la loge infernale, pour faire concurrence aux viveurs de l'époque et donner dans l'œil aux belles petites du boulevard de Gand.
Quant à sa canne, elle était à deux fins: article de réclame d'un côté, reliquaire d'amour de l'autre.
Werdet, son ancien éditeur, a raconté que c'est à l'Hôtel des Haricots, en donnant à dîner à des amis, que Balzac en avait conçu la première idée. C'est fort possible: la prison de la garde nationale a vu éclore des rêves plus extravagants que celui-là[ [213].
Mais où Werdet me semble avoir inventé une histoire, c'est quand il ajoute que Balzac voulut utiliser ainsi les bijoux et les pierres précieuses qu'il recevait de tous côtés de l'admiration de ses lectrices. De tous côtés c'est beaucoup dire. Certes, Honoré de Balzac mit plus d'une tête de femme à l'envers avec ses créations romanesques, mais il ne fallait pas l'approcher de trop près, et s'il eut quelques bonnes fortunes, il n'inspira, je crois, qu'un grand amour, encore cet amour ne résista-t-il pas à l'épreuve du feu, j'entends de la possession. Or, c'est justement de ce côté-là que vinrent «les bijoux et les pierres précieuses» dont se servit l'orfèvre Gosselin pour ciseler et enrichir le pommeau de la canne de Balzac. Nous savons par une lettre de Mme Hanska[ [214] que le bracelet d'or orné de myosotis qui entourait le jonc de cette canne fut, à l'origine, un collier de jeune fille, mais quoi qu'elle en dise, «tout le mystère» de ce bâton de maréchal de lettres ne tenait pas dans ce souvenir. Ce qu'il y avait de réellement mystérieux dans la canne de Balzac, c'était la petite boîte fermée surmontant le groupe de singes qui en décoraient le pommeau.
Cette boîte ne contenait pas une natte blonde, comme le dit Werdet, mais un portrait de femme si décolletée que je m'explique l'affolement de Balzac, le jour où il crut avoir perdu sa canne. Figurez-vous Eva Hanska dans le costume d'Eve! Le nom évidemment appelait la chose, mais cette chose ne pouvait tout de même courir les rues et faire l'amusement des profanes. La preuve en est qu'après la mort de Balzac Eve quitta sa boîte, et nul ne sait ce que devint la jolie miniature.
II
La façon spirituelle dont Mme de Girardin avait parlé de Balzac à propos de sa canne ne pouvait pas le laisser indifférent. Il était absent de Paris quand parut le roman de Delphine. A peine était-il de retour qu'il lui écrivit la lettre suivante: