Naturellement, Balzac, après ce que je viens de raconter, fit sa paix avec Emile de Girardin. Ils s'étaient brouillés pour une question de propriété littéraire. Au mois de novembre 1836, Emile, voulant se montrer beau joueur, autorisa Honoré à donner tout ce qu'il voudrait au Figaro, dès qu'il lui aurait remis la Torpille et la Femme supérieure, et cela malgré l'engagement pris par le romancier de ne rien écrire, jusqu'au mois de juin 1837, pour aucun autre journal que la Presse. Mais, avec eux, une difficulté n'était pas aplanie, qu'un mauvais génie en faisait surgir une autre. A peine Balzac avait-il livré la Torpille à Emile de Girardin, que celui-ci, prétextant des nombreuses réclamations que lui avait attirées la publication de la Vieille Fille, lui demanda de choisir un «autre sujet qui fût de nature à être lu par tout le monde». Balzac ayant proposé la Haute Banque, premier titre de la Maison Nucingen, Emile de Girardin accepta cet échange, en exprimant le désir que l'on commençât à la fin de l'année 1836. Mais Balzac, qui avait coutume de faire imprimer ses romans en placards et de les corriger trois et quatre fois sur épreuves, avant de les livrer aux journaux, n'était pas encore prêt au mois de juin 1837—ce qui ne l'avait pas empêché, d'ailleurs, de se faire avancer par la Presse une somme de plusieurs milliers de francs.

Tant il y a que, de guerre lasse, Emile de Girardin refusa la Maison Nucingen, et publia, faute de mieux, le Curé de village, après avoir reçu de Balzac une lettre de protestation qui finissait ainsi:

«Quels que soient mes sentiments à votre égard, Monsieur, vous ne trouverez jamais rien chez moi qui ne soit conforme aux règles les plus strictes de la justice et je puis certes ajouter de la plus haute, délicatesse, car je vous laisserai toujours ignorer combien j'y ai sacrifié à propos de votre refus de la Maison Nucingen; mais, moi plus que tout autre, j'ai égard aux droits de l'amitié, même brisée.»

Pendant ce temps-là, Delphine, tout heureuse qu'elle était d'avoir reconquis son grand homme, ne savait quelles prévenances lui faire, et Balzac, qui n'était pas moins heureux d'avoir retrouvé sa grande amie, la payait de retour, allant des yeux noirs aux yeux bleus, qui lui souriaient à qui mieux mieux, sans laisser poindre les soucis que lui causaient ses perpétuelles discussions avec Emile.

Que si parfois il avait l'air de vouloir y faire allusion, Delphine s'empressait de lui fermer la bouche en lui disant: «Oh! non, je vous en prie. Adressez-vous à Théophile Gautier. Ce n'est pas pour rien que je l'ai chargé de la direction du feuilleton de la Presse. Ça ne me regarde plus, arrangez-vous avec lui.»

Et c'était vrai. Pour ne pas avoir d'histoires avec les romanciers, ses amis, elle avait conseillé à son mari de céder la direction du rez-de-chaussée de la Presse à Théo, qui l'exerçait en général à la satisfaction des intéressés. Mais Théo ne faisait pas toujours ce qu'il voulait, et quand il s'agissait d'un feuilleton de Balzac, celui-ci avait de telles exigences que presque toujours le maître était obligé d'intervenir, la férule ou le marché à la main.

«Ma belle reine, écrivait une fois Théo à Delphine, si ça continue, plutôt que d'être pris entre l'enclume Emile et le marteau Balzac, je vous rendrai mon tablier. J'aime mieux planter des choux ou ratisser les allées de votre jardin[ [217]

A quoi Delphine avait répondu:

«J'ai un jardinier dont je suis très contente, merci; continuez à faire la police du palais[ [218]

C'était l'heure où Lamartine ne jurait, rue Laffitte, que par «le figaro du génie» qu'était à ses yeux Balzac. Nous avons vu que, pour charmer les loisirs que lui avait faits une maladie assez longue, le grand poète, sur le conseil de Delphine, avait lu une bonne partie des œuvres du grand romancier. A partir de ce moment Lamartine ne pensa qu'à faire un sort à Balzac, en marge de la littérature. Sachant qu'il avait eu l'idée, quelques années auparavant, de briguer un siège à l'Académie, il lui offrit, en 1839, de lui servir de patron. Mais, tout en acceptant ces offres, Balzac sentit qu'il n'y avait rien à faire pour lui, tant que Victor Hugo ne serait pas assis sous la Coupole et il retira sa candidature devant la sienne. Deux ans après, toujours avec l'appui de Lamartine, il voulut se présenter au siège de Bonald, dont il se disait le disciple. Victor Hugo l'en dissuada. En 1844-45 il hésita encore à se porter à la place de Campenon et de Royer-Collard. Enfin, en 1849, quand il était en pleine gloire, il eut l'ambition légitime de succéder à Chateaubriand. L'Académie lui préféra le duc de Noailles. Et le soir même Victor Hugo écrivait dans son journal: