«J'ai voté pour Balzac, avec Empis, Pongerville et Lamartine. Puis je suis allé à l'Assemblée nationale. En y arrivant, j'ai rencontré Berryer qui m'a pris la main. Je lui ai dit: «Vous auriez bien dû nous tirer d'embarras.»—Berryer a repris: «Pour remplacer Chateaubriand, il vous fallait un grand talent, et vous ne l'aviez pas sous la main.»—Si! précisément, ai-je dit en la lui serrant.»
Ainsi, en 1849, aux yeux de Berryer, le grand talent qu'il fallait pour remplacer Chateaubriand n'était pas Balzac. J'aime mieux croire, pour l'honneur de l'Académie, qu'elle avait d'autres raisons de lui préférer le duc de Noailles. Elle n'a jamais aimé les gens endettés, et le caricaturiste avait peint exactement la situation, qui, voulant dire son mot sur la candidature de Balzac, l'avait représenté sous les traits de l'aveugle du pont des Arts, recevant dans sa sébile l'obole des immortels.
C'est peut-être pour cela que Lamartine avait essayé, en 1845, de l'attirer dans la politique. Balzac écrivait alors à Mme Hanska:
«Lamartine veut plus que jamais que j'aille à la Chambre. Mais soyez tranquille, je ne dépasserai jamais le seuil de la mienne pour y entrer[ [219].»
Le temps n'était plus où il aurait couru tout le pays à cette fin. Sa renommée littéraire en grandissant lui avait créé d'autres devoirs et lui avait donné d'autres satisfactions, au premier rang desquelles il mettait l'amitié de Delphine. Pourquoi faut-il qu'elle ait eu un mari si désagréable? Elle avait beau se multiplier pour calmer les susceptibilités de l'un et les colères de l'autre, un jour vint où elle dut céder à la force des événements. C'était en 1847. Balzac, qui avait donné à la Presse, au mois de décembre 1844, la première partie de son roman les Paysans, ne pouvait se décider à écrire le reste. Pourquoi? pour plusieurs raisons dont celle-ci, que je trouve sous la plume de Théophile Gautier[ [220]. Pendant la publication des Paysans en feuilleton, le directeur de la Presse, ayant reçu plus de sept cents menaces de désabonnements, eut le tort impardonnable d'interrompre le roman de Balzac et de le remplacer par la Reine Margot, d'Alexandre Dumas.
Cette sorte de désaveu avait d'autant plus mécontenté Balzac qu'il était jaloux du traitement de faveur dont jouissait Dumas dans tous les journaux, voire à la Presse, et que c'était en vue d'obtenir des conditions d'argent égales aux siennes qu'il avait entrepris ce roman à grand orchestre.
Cependant il avait été convenu, entre lui et le gérant de la Presse, que la seconde partie des Paysans paraîtrait aussitôt après la Reine Margot. Dujarrier, ayant avancé neuf mille francs sur cet ouvrage, tenait à rentrer dans ses fonds. Sur ces entrefaites, Dujarrier fut tué en duel. Cette mort tragique, en rendant à Emile de Girardin la gérance du journal, ne fit que compliquer la situation.
Au mois de mars 1846, il écrivait à «mon cher de Balzac»:
«Le retard que vous mettez à donner à la Presse la suite des Paysans se prolonge si indéfiniment que, s'il ne doit pas y avoir un terme prochain, je renoncerai à publier la fin. Depuis que la Presse a commencé, en décembre 1844, à publier les Paysans, elle a vu ses abonnés s'augmenter de sept à huit mille. Quelle sera la position de ces abonnés, qui n'auront pas eu le commencement? En vérité, la Presse paie assez chèrement les feuilletons qu'elle publie, pour avoir le droit d'exiger qu'on ne la traite pas si légèrement.
«Rancune.