Le citoyen Baroudier se laissa persuader et se mit en demeure de descendre. Au dernier échelon, un de ses coreligionnaires politiques, entièrement ivre, lui envoya un va-te-laver gigantesque qui l'eût bombardé au repos éternel si Mérigue lui-même, presque acculé aux tréteaux en cet instant, n'eût pris en pitié le vieux démocrate et prestement paré le coup. Du haut de son siège, le président Troubault frissonne. Baroudier, vivement heurté, fut renversé sur les marches de la tribune et parvint à grand'peine à revenir auprès de son collègue. L'anxiété de ce dernier croissait de minute en minute. Le groupe compacte des opposants, trop faible pour se maintenir en un lieu déterminé, oscillait tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, sous les propulsions alternantes de la foule, mais il ne se laissait jamais entamer et offrait constamment à ses adversaires un front de bataille éminemment pratique, composé de seize poings aguerris et infatigables qui s'abattaient, se relevaient et retombaient encore, avec la régularité des marteaux-pilons dans les forges.
Les royalistes étaient tous plus ou moins violemment contusionnés des chevilles à la ceinture. C'était toujours aux régions basses de leurs corps que s'adressaient les attaques des autonomistes. Quant à ceux-ci, ils comptaient déjà une vingtaine des leurs assez sérieusement atteints pour n'être plus d'aucun secours actif sur le terrible champ-clos. Soudain, Troubault dit à Baroudier: «Mon cher collègue, nous ne pouvons pas laisser compromettre, dans cette bagarre, notre dignité de représentants du pays. C'est une question de tenue et de convenance. Je vous cède pour un moment la présidence terriblement honoraire—je l'avoue—et je m'en vais par la petite porte de derrière chercher la police. Surtout, que personne n'en sache rien. Ma réélection serait compromise dans deux mois.»
A ces mots le président s'éclipsa, suivant la méthode indiquée, et alla droit au bureau de M. Gilet, commissaire de police du quartier, puis revint avec une agilité non moins grande reprendre possession de son fauteuil. Le magistrat, dont l'appui était réclamé, ceignit son écharpe et, à la tête d'une escouade de douze agents, fit irruption dans la salle un quart d'heure à peine après la réquisition qui lui avait été faite.
L'aspect des sergents de ville produisit dans la multitude un sauve-qui-peut général. La grande porte fut en un clin d'oeil encombrée et obstruée.
Un silence relatif s'étant établi, M. le commissaire Gilet en profita pour prononcer la dissolution de l'assemblée, et le citoyen Baroudier protesta en termes éloquents contre cette violation de la liberté et des droits garantis par la constitution.
L'évacuation s'opéra d'une façon désordonnée et tumultueuse, et mit près de trois quarts d'heure à s'effectuer. Mérigue et ses amis sortirent les derniers avec M. Gilet et les gardiens de la paix. Les royalistes s'attendaient à ce que la lutte recommençât dans la rue, mais ils avaient compté sans l'inconstance des adeptes de la libre-pensée, qui, à peine hors du lieu de réunion, se dispersèrent rapidement dans toutes les directions et allèrent peupler tous les zincs du voisinage. C'était bien le moins qu'ils puissent faire après s'être couverts pendant une heure de la glorieuse poussière des combats.
Le commissaire de police pria Jacques de vouloir bien rester quelques instants à sa disposition pour s'expliquer sur le grief de provocation au désordre formulé contre lui par le citoyen Troubault. Au moment où ces messieurs tournaient l'angle de la rue du Bac et de la rue de Varenne, un des membres de l'assemblée dissoute, qui semblait en proie à un délirium alcoolique, se jeta à l'improviste sur M. Gilet, brandissant à son poing un stylet acéré.
Le magistrat n'eut pas le temps de se jeter en arrière, et il eût été infailliblement poignardé si Mérigue, plus prompt que le misérable, ne lui eût arrêté le bras.
L'irascible électeur fut rapidement saisi et désarmé par les gardiens, tandis que le commissaire disait à Jacques: «Monsieur, vous m'avez sauvé la vie. La personne et la reconnaissance d'un fonctionnaire de mon ordre sont bien peu de chose aux yeux de l'opinion, mais je puis vous jurer que si jamais le brillant orateur Jacques de Mérigue pouvait avoir besoin du pauvre policier Anselme Gilet, il devrait compter sur lui comme sur le meilleur des gentilshommes.»
Jacques considéra à la lueur d'un réverbère l'interlocuteur qui lui tenait ce langage inattendu. Avec son coup d'oeil habile et sûr, il reconnut en cet homme le type du fonctionnaire courageux, loyal, souverainement honnête et possédant un coeur sous son écharpe. Spontanément il lui tendit la main. M. Gilet la serra avec une émotion frémissante et lui dit: «Maintenant, monsieur, vous êtes libre. Je crois que je n'ai rien de plus agréable à faire pour vous que de vous priver de ma compagnie. Au reste, pour ce qui est de la réunion, je sais parfaitement d'avance de quel côté sont les torts. Adieu, monsieur, et au milieu de tous les triomphes que l'avenir réserve à votre talent, n'oubliez pas qu'en arrachant aujourd'hui un de vos semblables à la mort vous avez remporté votre plus belle victoire, la seule peut-être dont l'image soit destinée à briller dans votre souvenir sans ombre et sans nuage.»