—Même pour vous être agréable, madame, il m'est impossible de mentir. J'ai beaucoup d'imperfections et je m'empresse de les reconnaître. Mes qualités sont excessivement rares, mais vous voyez que l'humilité ne me fait pas défaut. Je suis donc assez impartial pour protester avec quelque raison contre une accusation de méchanceté. Je n'ai jamais su ce que c'était qu'infliger au plus infime des êtres vivants la moindre douleur, le plus petit chagrin.
Ces paroles furent prononcées par le poète d'une voix ferme et imperceptiblement mélancolique. La duchesse, avec son flair supérieur, comprit de suite qu'elle avait en face d'elle un adversaire sur ses gardes. Elle jugea que le lieu où elle se trouvait n'était pas propice au développement de toutes ses batteries et au déploiement de ses dernières réserves. Elle ne voulut point engager les carrés de la vieille garde.
—A propos, monsieur de Mérigue, dit-elle comme sous l'impression d'un ressouvenir subit, avez-vous un éditeur pour votre Rédemption des damnés?
—Il est bien rare, madame, répliqua Jacques, que les vers d'un poète inconnu trouvent un éditeur avant d'être terminés.
—Le duc de Largeay vous découvrira cela... d'ici quarante-huit heures.
—Tous mes remerciements, madame, mais mon oeuvre est encore inachevée. La question dont vous voulez bien m'entretenir est donc pour le moins prématurée.
—Peu importe, ce sera autant de fait. Je vous indiquerai après-demain le nom d'un éditeur par lequel vous serez bien accueilli. Trouvez-vous à deux heures au Louvre dans le salon carré, en face du Charles Ier de Van Dyck. Je vous donnerai de bonnes nouvelles. Je compte sur vous, n'est-ce pas?
Mérigue parut réfléchir quelques instants.
Blanche reprit avec volubilité:
—L'acceptation de ce rendez-vous est une question de galanterie. Ce principe une fois posé, je ne puis croire un instant que vous vous dérobiez à mon désir...