—Quelconque... si petite qu'elle soit, je ne m'en estime pas digne.
—Qu'il est mal de railler ainsi, monsieur Jacques, quand à vous seul vous remplissez mon âme, quand vous savez... que je suis à vous.
—Il m'est absolument pénible d'entendre un pareil langage... indigne de moi comme de vous, plus que de vous.
—Et à moi, il m'est doux infiniment, de vous répéter que je vous aime; je rouvre ainsi une plaie cuisante, mais j'y verse un baume qui la parfume et qui l'endort. Oui, monsieur Jacques, oui, Jacques, je vous aime... entendez-vous, je vous aime.
—C'est un grand malheur, madame, vous ne pouvez m'aimer sans crime, je ne puis vous aimer sans lâcheté.
—Que dites-vous... de quoi parlez-vous... de crime, je crois... ai-je bien entendu!...
—De crime.
—Il y a un crime à chérir le seul être qui ait fait tressaillir mon âme depuis l'éveil de mes sens et de ma raison! Jusqu'au jour où je vous aperçus noyé dans l'ombre des chapelles, mes regards ne s'étaient arrêtés que sur des mannequins bien coiffés, bien habillés, bien gantés, affublés de toutes les élégances et de toutes les excentricités de la mode, et tous incapables de vibrer au plissement d'un sourire, à l'ébauche d'un geste, au feu d'un regard. Vous prétendez que j'aime des fantoches, que je m'assimile à des pupazzi... Vous avez aussi prononcé, je crois, le mot de lâcheté.
—Il ne s'adressait pas à vous, madame, je me le réservais à moi-même, pour le cas où j'aurais accepté l'offre de votre amour.
—Vous m'avez aimée, Jacques, vous m'aimez encore, ne cherchez pas à vous tromper vous-même. Votre coeur saigne comme le mien. Eh bien, pourquoi, je vous le demande, trouverez-vous lâche de changer une souffrance en joie, une amertume en ravissement? Vous avez su revêtir votre visage d'un masque dur et insensible, mais ce masque a l'épaisseur d'une gaze, et derrière ce vain simulacre, je vois briller un coeur tout plein de moi, où chaque goutte de sang reflète mon image, dont chaque battement répète mon nom.