—Je vous ai aimée, madame, je puis le dire sans honte, je vous l'ai prouvé, je vous l'ai répété, je vous ai offert ce coeur dont vous voulez vous emparer aujourd'hui, vous ne vous êtes pas contentée de le repousser, ce qui était votre droit, vous l'avez souffleté, pour avoir osé aspirer jusqu'à vous. Vous vouliez bien de moi comme d'un jouet qui vous amuse l'espace d'une heure, qu'on disloque et qu'on brise dès qu'il a cessé de plaire. En vertu de votre haute naissance, vous avez cru qu'il vous était permis de mettre la main sur un pauvre passant obscur qu'avaient ébloui vos charmes, et de l'attacher à vous comme une breloque ou un pendant d'oreilles. Et parce qu'un jour ce passant a eu l'audace de montrer une âme et de l'estimer à la hauteur de la vôtre, vous lui avez infligé avec le déshonneur de l'outrage, des supplices intimes dont vous ne connaîtrez jamais la cruauté et l'horreur.

—Que dites-vous, Jacques!... Vous souffrez... donc?... vous m'aimez?...

—Vous raisonnez mal, madame. La maladie est la route par où s'enfuit la vie, la torture que j'éprouve est la voie douloureuse par où s'écoulent pour jamais les dernières gouttes de mon amour. Certes, si je la niais, cette torture, vous auriez le droit de révoquer en doute ma sincérité, mais je ne mettrai pas mon point d'honneur à vous la dissimuler. La honte n'existe pas dans la douleur endurée avec courage, mais dans la barbarie qui vous livre aux griffes de cette douleur. Si vous pouvez trouver une satisfaction à savoir que vous m'avez donné un coup de poignard, soyez heureuse, madame.

—C'est vous, Jacques, qui me martyrisez en ce moment. Vous me le disiez tout à l'heure: Nous nous sommes aimés à première vue... nous étions faits l'un pour l'autre, l'invincible attraction qui existait entre nous était celle de deux êtres qui se cherchaient pour se compléter. Mais j'ai toujours considéré deux faces dans notre vie, à nous femmes du monde, la face publique, banale, officielle, écoeurante, pleine de liens et d'obligations, et la face intime, secrète, seule existante et vraie, où le coeur se montre sans fard et sans maquillage, rouge de vrai sang, brûlant de chaleur vivante. J'ai laissé emporter ma vie extérieure au courant de moeurs et de coutumes que je n'avais pas créées, et j'ai gardé la possession pleine et entière de la meilleure partie de moi-même pour l'être futur qui saurait la découvrir. Est-ce que je ne vous ai pas conservé la bonne part? Est-ce que je ne vous ai pas livré le miel de la ruche, le suc de la fleur, la sève intime de l'arbre? Que vous importent la brèche apparente, l'enveloppe des tiges, la grossière écorce? Vous, poète, vibrant et palpitant à l'appel des voix mystérieuses, qui trouvez un sens au murmure du vent et au bruit des fontaines, pour qui la nature est un livre ouvert, qui lisez même au fond de nos âmes, à travers le cristal transparent des yeux, vous rechercheriez les vains oripeaux et les chiffons de soie qui éblouissent la multitude? Si vous saviez tout ce que j'ai creusé depuis un mois de pensées et de sentiments, depuis un mois où la plus haute portion de moi-même pleure dans le silence et dans la nuit! Vous êtes venu, Jacques, à cette fête éblouissante où il y avait dans l'église pour un million de pierreries, où toutes les splendeurs de l'autel s'étalaient en mon honneur, où les prêtres trompés par ma robe blanche ont prodigué des louanges à ma piété et à ma pureté... Eh bien! ce jour-là fut un jour mortuaire, c'était le Dies iræ que j'entendais mugir dans les grandes orgues, dès l'instant de mon mariage, ô Jacques! j'étais veuve.

—Vous êtes éminemment habile, madame la duchesse, à changer de place toutes les culpabilités.

Je ne sais si cela tient à ma pauvre origine, à mon existence en tout temps, humble, laborieuse, pénible, mais je ne saurais admettre le dédoublement de notre personne. Si j'aime, je veux pouvoir le dire à toute la terre. La vie est trop courte pour pouvoir en consacrer la moitié à des poses et à des parades. Au reste, je ne saurais m'attarder à discuter une subtilité. Vous avez trouvé mon amour trop inférieur et trop vulgaire pour l'avouer à la face du monde. Au lieu de voir un coeur tout embrasé de tendresse, vous avez pensé au sixième étage, au travail acharné qui gagne le pain, aux habits râpés, à la nourriture sèche et frugale. Vous n'avez pas seulement réfléchi à une chose, c'est qu'un pauvre habillé en duc pourrait avoir bonne mine, et qu'un duc habillé en pauvre pourrait sembler misérable et chétif. Vous vous êtes préoccupée de l'opinion de ces pantins et de ces automates dont vous me parliez tout à l'heure. Ils ont réglé vos choix et vos décisions, et, sur un signe de leur main, vous avez renié la plus belle partie de votre âme, pour employer votre langage. J'ai la conscience de n'avoir rien fait pour mériter cet outrage. Si j'ai quelque mémoire, je ne suis point allé chez vous de moi-même, vous m'avez attiré, choyé, caressé, vous m'avez laissé croire que j'occupais une place dans vos pensées. Or, mes principes d'honneur me la désignaient impérieusement, je vous ai fait connaître mes voeux et mes désirs, vous savez la réponse que vous m'avez faite. Elle est telle que tout l'amour que vous pourriez me prodiguer, tout le dévouement que vous déploieriez en ma faveur, tout le repentir même que vous essayeriez de me témoigner, n'effaceraient point dans mon souvenir l'écho méprisant de votre voix. Vous me parliez tout à l'heure de souffrances et de tortures. Voyez si les vôtres sont comparables aux miennes. Vous veniez de me dire: Je vous aime, et de me transporter des profondeurs de mon enfer aux plus hautes gloires de votre Paradis. Et au moment où j'étendais la main vers la couronne que vous m'aviez préparée, vous me précipitiez au fond des abîmes, impitoyablement, d'un coup de pied. Je puis pardonner la douleur infligée, je n'oublierai jamais l'affront...

—Je suis bien malheureuse. Je vous demande pardon...

—Je viens de vous répondre, madame, la trace de l'injure est ineffaçable. Auriez-vous tenté de la faire disparaître même avant de vous appeler la duchesse de Largeay que vous n'y seriez point parvenue. Votre fierté vous a poussée à l'insulte gratuite et inique, souffrez que la mienne m'enchaîne au juste ressentiment.

Nous aurions pu être heureux, madame, je le voulais passionnément, c'est vous qui avez refusé. Que pouvais-je faire? Que puis-je faire encore? Une seule chose: Oublier l'ivresse que vous m'avez un jour versée, me rappeler que je suis un homme, étouffer mon coeur et agiter mes bras.

—Cela ne peut être votre dernier mot, Jacques, je vous le dis encore: j'ai péché contre vous, je m'en humilie en votre présence. Voyez, je vous parle comme une pécheresse parlerait à Dieu, je m'attache désormais à votre vie comme un ange gardien et consolateur. Vous pouvez me repousser aujourd'hui, je reviendrai demain, après-demain, toujours. Je vous aime assez pour commettre ce que vous appelez un crime. Et vous me verrez à l'oeuvre à toute heure, à tout instant. Je bénis Dieu de vous avoir fait pauvre et dénué...