Jacques de Mérigue prit la résolution de poser sa candidature d'une manière éclatante. Le nouveau comité qui se résumait et s'absorbait dans la personne du baron d'Édelweis lui était nettement hostile et préparait en catimini ce que l'on appelait «une grande candidature.» Il était dès lors convenu dans les cercles et les salons politiques de la droite monarchique, que l'on se compterait sur le nom d'un homme considérable par son nom, ses antécédents et sa position de fortune. On ne se préoccupait en aucune façon d'avoir un candidat actif et énergique. Le baron Grémoli déclina les offres qui lui furent faites. Il lui répugnait de lutter encore avec Mérigue pour lequel il ressentait une réelle sympathie. En outre, n'allant déjà point au Conseil municipal, il avait quelque vergogne de s'exposer à brûler également les séances de la Chambre. Il fut décidé que le grand candidat serait choisi à l'issue du solennel banquet royaliste fixé aux premiers jours de juillet. Toutes les notabilités de l'arrondissement y furent convoquées, et plus de deux cent cinquante personnes se trouvèrent entassées au jour dit, dans un entresol de la rue de Lille, où le célèbre restaurateur Paget leur servit un de ces délicats et somptueux festins dont il a seul le secret. Un grand nombre de discours furent prononcés: d'Édelweis parla le premier et insista sur la nécessité de la discipline dans les questions électorales. L'ancien président du comité, le Vidame du Merlerault exprima le désir de voir tous les suffrages des royalistes se porter sur un nom universellement connu et honoré; M. Rau, trésorier, parla de l'exiguïté des ressources de la caisse, et annonça une souscription. Le chevalier de Sainte-Gauburge célébra les vertus du roi, et le vicomte d'Escal exalta la piété de la reine. Jacques de Mérigue se leva le dernier, et démontra que le souverain ramènerait en France la paix, la prospérité, la liberté et l'honneur.

«Le roi, s'écria-t-il d'une voix retentissante, le roi c'est la paix. Ouvrons l'histoire contemporaine: la République fut tantôt la guerre extérieure à perpétuité, tantôt la discorde civile sans trêve ni merci. Quand aux Bourbons, ils ont toujours été avares du sang français. Ils n'ont jamais cherché dans les aventures, une gloire de lanterne magique. Henri IV fit le premier le noble rêve de la paix universelle. Le plus fier de tous, Louis XIV, offrait en 1710 aux ennemis toutes ses richesses privées pour obtenir la paix à la France. Louis XV, après Fontenoy et Raucoux, sacrifiait à la paix l'orgueil de ses conquêtes. Louis XVIII, en 1815, refusait de s'allier avec l'Autriche pour poursuivre la lutte contre la Prusse et la Russie. Ils avaient sondé, ces monarques, l'océan des larmes maternelles. Chaque douleur d'un Français était une douleur de la royauté, aussi entendrons-nous le peuple redire le vieux cantique Domine salvum fac regem, Dieu sauvez le roi, qui, pareil à la colombe de l'arche, rentre en portant un rameau d'olivier. Le roi, c'est la prospérité, les ministres s'appellent Sully, Colbert, Turgot, Villèle; M. de Metternich, disait un jour «Il est heureux que la France fasse des révolutions.» Si elle avait gardé ses rois, elle serait assez riche pour acheter l'Europe. Le roi, c'est la liberté. Louis VI émancipa les communes; Saint Louis disait à son fils: «Vous maintiendrez les franchises et les libertés du peuple!» Philippe le Bel défend aux baillis d'envoyer les pauvres à l'armée; Louis XI ne veut pas qu'on élise pour maires les officiers de la couronne. Louis XII reçoit le titre de Père du peuple. Henri IV dit: «Je ne veux me bâtir une citadelle que dans le coeur de mes sujets.» Le roi, c'est l'honneur. Voyez donc les noms que la France a donné à ses monarques. Le Fort, le Hardi, le Bon, le Sage, le Lion, le Victorieux, le Juste, le Grand. Quelles oraisons funèbres faites, en un mot, par le peuple tout entier!

«Entendez-les retentir comme une haute fanfare à travers les échos des générations et des siècles. Mesurez la taille des ombres qui, à ces noms prononcés, soulèvent la pierre de leurs tombeaux. Et que notre dernière parole soit un cri d'espérance. Certes fussions-nous voués aux irréparables désastres, nous lutterions jusqu'à l'agonie, car notre sang est de celui qui a rougi la terre avec sa pourpre orgueilleuse aux cris héroïques de «Dieu le veut. Montjoie et Saint-Denis!»

«Mais la vague lueur qui nous environne n'est point un crépuscule mourant. C'est une aurore qui se lève: Royalistes, vous reverrez sourire la fortune. Cette noble maîtresse de nos aïeux se rappellera ses amours antiques, et son aile qui ombragea la tête des pères reviendra caresser le front des enfants.»

De hautes acclamations s'élevèrent. Les applaudissements durèrent trois minutes et le président lui-même se surprit à ébaucher des gestes d'approbation. Tous les membres du comité, d'Édelweis en tête, vinrent féliciter l'orateur. Une demi-heure après, tous s'accordaient avec la même unanimité à proclamer comme «grand candidat» M. Belin, jeune chimiste d'avenir. Jacques de Mérigue n'avait été défendu que par le duc de Largeay.

Le lendemain au déjeuner, l'époux de Blanche rendit compte à la jeune femme de l'insuccès de ses efforts. La duchesse haussa les épaules, et parut s'enfoncer en une méditation profonde. Quand son mari fut parti pour Zoé, elle prit un portefeuille enfermé dans un coffret de santal, revêtit la toilette la plus simple et la plus sombre, et se dirigea vers la rue des Saints-Pères. Elle ne parla point au concierge de Jacques. Il n'y avait qu'un escalier dans la maison, et les 120 marches du poète étaient légendaires. Blanche les monta résolument, et donna à la porte où s'étalait la carte du jeune homme, un violent coup de sonnette. Jacques n'avait jamais pensé que son ancienne idole eût l'audace d'en venir là. Il ne la reconnut point tout d'abord, grâce à l'obscurité complète de sa petite antichambre.

La duchesse salua légèrement, et s'avança sans relever sa voilette jusque dans la chambre de Mérigue.

—C'est encore moi, Jacques, dit-elle, en montrant son visage étincelant de hardiesse et de désir. J'ose espérer que vous ne me jetterez point par la fenêtre. On vous ferait une contravention... eh bien... vous ne dites rien. Gageons que vous ne m'attendiez pas.

Jacques, répondit d'une voix sourde et tremblante:

—Il est certain, madame, que vous me surprenez... il est non moins sûr que, s'il plaisait à M. le duc de Largeay de me rendre visite à cette heure, il serait plus surpris encore que moi-même... et presque aussi désagréablement.