Jacques s'approcha vivement, vérifia le fait horrible, et en quelques secondes sonda l'immense scélératesse de la femme humiliée qui se vengeait. Il revint à sa table de travail, pencha sa tête sur ses bras croisés et vit alors dans une sorte d'hallucination funèbre le prodigieux écroulement de sa renommée et de sa fortune. Il n'avait pas songé un instant à exposer la réalité des faits. Ses nobles instincts de gentilhomme, unis à l'élévation de son âme, l'avaient averti qu'il ne pouvait, même pour sauver son honneur, perdre une femme autrefois aimée. Si quelque chose pouvait être plus colossal que l'infamie de son accusatrice, c'était assurément la prodigieuse grandeur du sacrifice qu'il allait accomplir. Évidemment il nierait jusqu'à la mort le fait odieux qui lui était imputé, mais rien dans ses moindres paroles ne laisserait transpirer une parcelle quelconque de la vérité. M. Gilet épuisé d'émotions s'était assis et courbait la tête. Le billet de banque lui avait échappé et étalait ses dessins bleus sur le parquet. Jacques fut le premier à reprendre la parole.

—Monsieur le commissaire, dit-il d'une voix brisée, je n'ai pas volé cette somme d'argent. Veuillez vous contenter de cette négation d'un honnête homme. Je me refuse à vous faire connaître quoi que ce soit au sujet de mon entretien avec la duchesse de Largeay. Toutes les apparences sont contre moi, je n'essaie pas de me le dissimuler. Faites votre rapport sur les choses que vous avez vues, relatez-les fidèlement et prenez les conclusions que vous dictera votre conscience.

—Mais, Monsieur, reprit le fonctionnaire avec des larmes dans la voix, si vous ne voulez pas entrer dans la voie des explications, en présence de ce qui se passe, je ne puis conclure qu'à votre arrestation.

—Vous me croyez un voleur, Monsieur Gilet?

—Dieu m'est témoin, Monsieur, que je vous estime et que je vous admire et que... je vous aime comme mon sauveur... et c'est pour cela que je vous supplie, que je vous conjure, au nom de votre famille, de votre honneur, de votre parti dont vous arborez le drapeau, du Dieu de justice auquel nous croyons tous deux, de vouloir bien m'avouer toute la vérité.

—Jamais, Monsieur le commissaire, c'est dit.

—Je vous le répète, Monsieur de Mérigue, je vous crois innocent comme je crois que le soleil existe, mais je serai le seul de mon avis... voyons... vous avez eu peut-être avec la duchesse... des relations...

—Assez, Monsieur.

—Des relations, d'une nature...

—Assez, vous dis-je, arrêtez-moi, et taisez-vous.