XIV

MAZAS

Le lendemain, Jacques reçut la lettre suivante:

«Monsieur,

«J'ai appris avec la plus vive douleur que vous n'aviez point profité du retard que j'avais apporté à l'expédition de mon rapport. Il est vraisemblable que vous serez arrêté dans la journée, mais, en tout cas, ce ne sera pas moi qui porterai la main sur vous. Je vous jure, monsieur, que j'ai pensé un instant à mourir, mais, en outre du déshonneur qui s'attache généralement au suicide, j'ai songé au peu d'utilité qu'auraient pour vous les éclats de la cervelle du pauvre Gilet. J'ai trouvé un moyen de mieux vous témoigner ma reconnaissance qui survivra à tous les événements et à toutes les décisions de la justice. Je viens d'adresser ma démission à la Préfecture et ma résolution est irrévocable. Vous devez savoir que le président du tribunal peut autoriser un inculpé à faire présenter sa défense par un de ses parents ou amis. Je brigue l'honneur de plaider pour vous, monsieur, et j'espère bien m'inscrire le premier sur la liste de tous les hommes de coeur qui ne manqueront pas de vous offrir le concours de leur talent. Je vous supplie de vouloir bien accepter ce témoignage de dévoûment d'un homme qui vous doit la vie et qui n'a jamais douté de votre innocence.

«Anselme Gilet.»

Jacques répondit immédiatement:

«De tout coeur, Monsieur, mais à une condition: Les avocats ont la coutume toute naturelle d'interroger leurs clients sur les circonstances qui ont accompagné l'acte soumis à l'appréciation des tribunaux. Force m'est de vous prévenir que dans le cas particulier qui me concerne, je ne pourrai me soumettre à cet usage et que vous devrez prendre la parole sans aucun nouvel éclaircissement de ma part, sur la simple donnée des faits et en vous appuyant seulement sur l'opinion de votre conscience. C'est une tâche bien ingrate que je vous impose. Je vous prie de l'accepter telle quelle, puisque vous voulez bien vous charger de mes intérêts.

«Jacques de Mérigue.»

A la réception de cette lettre, M. Gilet crut devoir faire une démarche auprès de la duchesse et se rendit à l'hôtel de Largeay. Quoique vivement contrariée à l'annonce de ce visiteur, Blanche ne crut pas pouvoir lui refuser sa porte.

—Monsieur le commissaire? dit-elle en l'apercevant.

—Non, madame, monsieur Gilet, avocat de M. Jacques de Mérigue.

Blanche tressaillit et resta muette.