—Madame la duchesse, vous savez que le devoir d'un défenseur est de s'entourer de tous les renseignements propres à lui faciliter l'accomplissement de sa mission. Je ne puis obtenir aucun détail de M. de Mérigue. Il nie. Voilà tout.
—Cela ne m'étonne pas, monsieur, dit Blanche avec une expression de stupéfaction profonde que M. Gilet ne s'expliqua point.
La duchesse n'avait pas un instant conçu la possibilité de la sublime abnégation de Jacques.
Elle pensait qu'il déclarerait simplement la vérité, mais que l'invraisemblance de ses allégations ferait hausser les épaules aux magistrats instructeurs. Maintenant, elle voyait la grandeur de la victime qu'elle immolait, et la colère qui dominait son âme fit une légère place au premier cortège des remords.
M. Gilet reprit:
«Quant à moi, madame, je suis absolument abasourdi et désorienté. Je suis tellement convaincu de l'innocence de M. de Mérigue que je me dérobe par une démission envoyée aujourd'hui même à la tâche qui m'incombait d'opérer son arrestation. J'ai rempli mes devoirs de magistrat en faisant parvenir mon rapport sur les faits constatés aux autorités compétentes; je crois accomplir maintenant mes obligations d'honnête homme en prêtant mon concours au sympathique prévenu. Ma première pensée a été de venir chercher ici les renseignements qu'on me refusait là-bas.»
—Monsieur l'avocat, j'ai tout dit l'autre jour à M. le commissaire, répondit Blanche avec amertume; comme vous pouvez le voir à toute heure, je vous engage à l'interroger. Je vous trouve osé de mettre en balance les négations de M. de Mérigue et les affirmations de la duchesse de Largeay.
M. Gilet comprit que son audience était terminée. Il salua la duchesse en lui disant:
—Je vous affirme sur l'honneur, madame, que je n'établis aucun parallèle entre la valeur de vos deux paroles.
Blanche avait un plan de vengeance absolument défini. Elle comptait sur la condamnation de Jacques et se promettait ensuite de demander sa grâce, avec la conviction intime qu'elle lui serait accordée. L'obtention de la grâce serait, en même temps, un acte d'humanité et une marque suprême de dédain. La duchesse estimait aussi vaguement qu'après avoir brisé l'homme, après en avoir fait un lépreux et un pestiféré moral, elle pourrait peut-être triompher de ses résistances et conquérir ses caresses, sinon son amour, quand elle serait seule à lui tendre la main, parmi l'universel dédain. Elle se promettait pour lors de lui venir en aide, de le contraindre à accepter son appui, et ces vagues projets de bienfaisance, après son horrible faux témoignage, calmaient à ce moment les cris de sa conscience, encore étreinte par la fureur.