Le soir même, vers cinq heures, deux agents de la sûreté se présentaient au domicile de Jacques, porteurs d'un mandat de comparution délivré par le juge d'instruction.
Le baron de Sermèze avait voulu assister son ami dans cette terrible épreuve et il l'accompagna jusqu'à la porte du Palais-de-Justice. Mérigue fut conduit par les gardes dans le cabinet du magistrat chargé de l'information qui s'efforça vainement, pendant plus d'une heure, d'obtenir des détails sur le fait du vol. Jacques demeurait identiquement ce qu'il avait été devant le commissaire.
Il nia l'imputation et se refusa à tout autre renseignement.
Le juge d'instruction convertit alors le mandat de comparution en mandat de dépôt, et le candidat royaliste fut conduit et écroué sur le champ à la prison de Mazas.
On criait à huit heures sur le boulevard:
—Demandez l'Écho de Paris. Les royalistes sont des voleurs. Arrestation de Mérigue, candidat royaliste: cinq centimes, un sou. Voir les curieux détails; l'arrestation du coupable, un sou.
Le lendemain matin, on lisait dans une grande feuille républicaine:
«Les réactionnaires n'ont pas de chance. Un de leurs plus brillants candidats, sur lequel ils fondaient de grandes espérances, vient de s'échouer aux bancs de la police correctionnelle, sous l'inculpation hideuse de vol. Nous regrettons vivement que ce scandale ait éclaté quelques semaines trop tôt. Le sieur Mérigue avait, dit-on, les plus sérieuses chances d'être élu dans l'arrondissement le plus aristocratique de la capitale. Pas dégoûtés, messieurs les ci-devant! Il eût été piquant de voir arracher des bancs de la Chambre le coryphée du drapeau blanc. Cette satisfaction nous est refusée. Mais nous avons le ferme espoir que cet accroc subi par un des Éliacins du parti rétrograde éclairera la population saine et impartiale de l'arrondissement en question, et que le candidat républicain ralliera autour de son nom tous les suffrages indépendants et honnêtes.»
Le principal organe des conservateurs se défendait allègrement en jetant l'accusé par-dessus bord avant toute décision de la justice: «Ce n'est pas d'aujourd'hui que les meilleurs troupeaux sont infestés de brebis galeuses, et cela ne prouve rien, sinon que les règles les mieux établies sont toujours confirmées par des exceptions. Nous nous permettons, en outre, de faire observer à nos adversaires politiques que le comité actuel s'est refusé à soutenir la candidature de l'homme qui vient de s'effondrer. Il se présentait aux suffrages des électeurs de son autorité privée, comme le dernier des pensionnaires de l'Assistance publique aurait le droit de se présenter demain, s'il pouvait faire les frais nécessaires à une apposition d'affiches. Le sieur Mérigue n'avait aucune chance dans sa lutte contre M. Belin, qui réunira certainement la majorité des suffrages au premier tour. Le seul effet du krack Mérigue sera de nous épargner un scrutin de ballottage.»
Au comité, le baron d'Édelweis se fit voter des félicitations pour avoir combattu dès l'abord la candidature Mérigue. L'ordre du jour visait sa prévoyance et son flair pratique et le vieux beau souriait dans sa longue barbe et remerciait la destinée d'avoir confirmé les appréhensions qu'il n'avait jamais eues. De tous côtés, on chercha querelle au vicomte d'Escal qui avait enfanté un misérable à la vie politique. D'Escal repoussa tant bien que mal les attaques, en rejetant toute la responsabilité sur les membres de l'ancien comité, et en faisant remarquer qu'il n'avait pas voulu s'associer à la nouvelle campagne du candidat prisonnier.