Mais au nom du Dieu que vous servez et que j'ai outragé, par tout ce que vous avez de plus cher, par votre mère, vos chères petites soeurs, par votre ancien amour pour moi, de grâce, ne m'accablez pas. Il m'a fallu du courage, allez, pour avoir osé me présenter ici. Vous pouviez, à bon droit, me jeter dans votre escalier comme la dernière des filles perdues. Mais je connaissais votre coeur, votre grand coeur, que j'ai percé d'un glaive, et je l'ai estimé si large et si bon, si haut et si doux, que j'ai espéré en voir couler sur ma tête, en même temps que son noble sang, hélas, quelques gouttes de miséricorde.
Il y a deux jours que j'éprouve les tourments de l'enfer; je n'en étais encore, je le confesse à ma honte, je n'en étais qu'aux repentirs vagues et lâches, quand à l'heure habituelle des plaisirs et des folies, un homme s'est présenté à moi, qui m'a dévoilé de sa main austère toute la noirceur de mon forfait. Et depuis ce moment j'ai revêtu une robe couleur de la nuit, comme la sienne. En vérité, Jacques, je suis plus malheureuse que vous.
—Je vous crois, Madame, répondit Jacques toujours immobile.
—Votre vie est brisée, poursuivit la duchesse, tout avenir vous est fermé, tous vos amis vous abandonnent sans retour, mais vous gardez en vous-même le souvenir éternel d'un acte magnanime. Moi, je demeure toujours riche et fêtée, mais le remords m'étreint, un remords qui m'arrache toute faculté de penser, toute énergie de vivre. Je n'ai même pas, je l'avoue humblement, le vouloir nécessaire pour expier ma conduite envers vous, mais vous me plaindriez tout de même, si vous connaissiez le venin du serpent caché qui me ronge. Oh! dites-moi: j'ai pitié de vous!.. Jacques de Mérigue, déshonoré, ruiné, perdu, la duchesse de Largeay, puissante et adulée, se traîne à vos pieds et vous demande grâce.
—J'ai pitié de vous, répondit Jacques.
—Quelle douce parole, mon ami... Puis-je la croire sincère?... oh! ce doute est une nouvelle offense. Oui, vous avez pitié de moi, vous, le martyr, de moi, le bourreau. Vous n'avez jamais menti, vous. Quand vous dites un mot, c'est la vérité qui descend du ciel. Merci. Merci. Je ne vous promets pas ma reconnaissance, vous n'en auriez que faire, et je dois même vous savoir gré de tolérer ma présence ici, où tout vous retrace mon crime, où tout vous proclame ma trahison. Votre inépuisable bonté me pousse encore à vous demander quelque chose; vous frémirez de mon audace, vous me jetterez encore l'expression de votre mépris, mais qu'importe, j'accepte tout d'avance... Je ne puis taire le sentiment qui convulse mon âme... Auparavant, Jacques, dites-moi que vous me pardonnez?
—Je vous pardonne, répondit Jacques, et, s'avançant vers la duchesse, il la releva et la fit asseoir.
Blanche continua d'une voix plus animée.—Est-ce possible? Vous croyez à ma sincérité, vous me plaignez et vous m'absolvez après mes faux témoignages, mes cruautés, mes infamies... Je dois prononcer ce mot stigmatisant. Et maintenant, pour ce qu'il me reste à vous demander, je ne me sens vraiment la plus petite force et le moindre courage... Mon audace me semble à moi-même dépasser toutes les bornes, et vous aurez le droit et la justice pour vous si vous me repoussez en me foudroyant. Si quelque chose peut m'enhardir, c'est la douceur de votre voix que je n'ai jamais entendue aussi mélodieuse; non, Jacques, vous n'aviez pas d'accents pareils, même au temps cher où vous m'aimiez, dans la pénombre de la chapelle aux vitraux rouges, dans la gloire de la grande église où mugissaient les orgues et où les flûtes pleuraient, pendant les veillées illuminées de joie où vous me traduisiez les grands poètes nuageux et vagues, dans la langue brûlante et radieuse de votre coeur. Aussi, mon ami, je n'hésite pas plus longtemps. En me relevant tout à l'heure, vous m'avez un peu réhabilitée. Vous avez rendu des ailes à mon espérance. Je suis dans un cercle de l'enfer plus rapproché du Paradis.
Ah! le paradis, comme il est loin encore... comme il est douteux que je le contemple jamais. Et pourtant, Jacques, vous en avez la clef dans les mains, la clef étincelante et douce. Que dis-je? La porte de cet Eden pourrait s'ouvrir à un mot de votre bouche, à une seule parole murmurée par vos lèvres... Ange de pitié, vous m'avez plainte; ange de miséricorde, vous m'avez pardonnée. Ange de tendresse, m'aimez-vous encore?
Jacques répondit: