—Hélas, Madame... je vous aime.

La duchesse poussa un cri, se leva et tendit les bras au jeune homme. Le poète l'arrêta d'un simple geste doux et grave. Il continua ainsi.

—Blanche, le moment est solennel, nous nous voyons pour la dernière fois de notre vie. Les impressions ne se commandent pas, mais les actes dépendent du libre arbitre. Je puis songer à vous, vous pouvez penser à moi, mais ce sentiment ne peut plus être qu'un souvenir, un souvenir lointain et triste que nous devons ensevelir au plus profond de notre âme dans un impénétrable linceul. Rappelez-vous ces morts d'autrefois qu'on entourait de bandelettes parfumées, et près desquels veillait une faible lampe au sein des hypogées silencieux. Si nous étions héroïques nous laisserions même le flambeau s'éteindre. Vous avez des devoirs d'épouse, vous aurez un jour des devoirs de mère. C'est en les accomplissant que vous obtiendrez à vos propres yeux la résurrection de votre honneur. Quant à moi je vais disparaître, nul écho ne répétera plus mon nom, et j'aurai quelque droit dans ma solitude inviolée, à songer que je suis tombé dans la nuit pour sauver la femme que j'aimais.

—Que vous aimez encore, Jacques?

—Je ne m'en dédis point, Blanche, mais les passions du coeur, sachez-le, sont pétries d'une double argile. Il y a deux fleurs dans l'amour: le dévouement et la tendresse. La tendresse est une sensitive qui se fane au moindre brouillard, le dévouement est une immortelle dont nul hiver ne flétrit le calice.

—Excusez mes prières importunes, Jacques, répondit la duchesse, mais je vous conjure de me donner un gage de cet amour que vous me gardez, un gage dont le souvenir puisse éclairer toute ma vie... Mettez ce comble à votre intarissable bonté!

—Que puis-je faire, madame?

—O Jacques! un baiser... un seul baiser.

—Vous appartenez au duc, madame.

—Appelez-moi Blanche, mon ami.