LA PEAU DE L'OURS

«Mon bien cher père,

«Je suis admiré, fêté, choyé, à l'hôtel Soubise; demain à n'en pas douter, j'y serai aimé. Je ne m'amuse pas à énumérer toutes les conséquences des événements qui se passent ces jours-ci à mon sujet, et auprès desquels toutes les candidatures et tous les professorats du monde ne sont que des fétus de paille. Au reste toutes choses concordent pour me préparer le plus splendide avenir, une situation telle que dans tes rêves d'amour paternel tu n'en as jamais imaginé de semblable. Vois donc un peu: J'épouse, cela devient vraisemblable, la seule femme qui ait jamais fait battre mon coeur. Cette femme m'apporte la splendeur de l'alliance, l'opulence de la fortune et, ce qui est mieux que tout cela, l'amour sidéral, l'amour des contes de fées. Mes débuts politiques ont été assez retentissants pour me permettre d'aspirer aux plus hautes destinées dans la vie publique. Et quand je serai riche, puissant, honoré, j'aurai la plus douce des satisfactions, celle de faire du bien d'abord à vous tous, à vous, mes chères âmes, qui avez vécu, souffert et espéré avec moi, à toutes les bonnes oeuvres où se consume votre existence, à notre pauvre pays, à notre France bien-aimée. Le premier résultat des événements qui approchent sera de créer entre nous des liens plus intimes. Vous viendrez auprès de moi, et j'irai auprès de vous. Nous ne nous quitterons plus jamais. Comme cette chère petite Jacqueline sera mignonne à nos grandes réceptions! Comme tout le monde en raffolera! Comme nous lui trouverons une perfection de mari, qui ajoutera une perle nouvelle à ta couronne! Elle figurera la grâce et la gaîté. Mathilde incarnera le dévouement et la fidélité aux yeux émerveillés des gens du monde si peu habitués au contact de ces vertus. Marianne sera la sagesse vivante, l'oracle des grandes résolutions et je transporterai sur un théâtre digne d'elle cette prudence impeccable et cette infatigable activité. Maman, la pauvre et douce maman, aura le plus beau rôle. Ce sera la sainte qu'on vénérera et qu'on invoquera. Et toi, tu apparaîtras à tous les yeux, comme le grand chêne d'où sont sortis tous ces rameaux de gloire et de bonté. Il n'y a dans tout cela qu'une petite anicroche. Ma chère Blanche est fiancée à un certain petit duc fort maussade, fort ignorant, fort dépourvu de charmes. Je me laisse peut-être entraîner à des divagations, mais mon coeur et mon esprit débordent et où épancherai-je ce trop plein de sentiments et de pensées, sinon dans vos âmes qui veillent sans cesse autour de la mienne, comme ces lampes d'église qui ne s'éteignent jamais. Adieu, mon bien cher père. Je compte un de ces jours vous annoncer une grande nouvelle. Pauvre vieux repaire noble de Mérigue, tout croulant, ruines aimées, nous vous relèverons et vous aurez bien encore assez de vie pour saluer de votre bon sourire la Rédemptrice qui va venir.

«Jacques.»

Il est inutile d'essayer de peindre l'effet produit sur le comte Joseph par cette missive de voyant et de stigmatisé. Cela n'eût pu se comparer qu'au résultat d'une étincelle électrique au milieu d'un paquet de dynamite. Cette fois il n'y eut pas de voix discordante dans la famille. Marianne elle-même paraissait convaincue et tout le monde se mettait à tirer de petits plans conformes aux désirs et aux aspirations de chacun.

Le chef de la famille parlait d'aller trouver immédiatement un architecte pour entreprendre la restauration de Mérigue commencée depuis vingt ans et à peine ébauchée pendant cette longue période pour des raisons financières faciles à découvrir. La pieuse Caroline demandait qu'avant toutes choses, on transformât en chapelle un vieux souterrain où l'on conservait les pommes de terre.

Mathilde préconisait la création d'un orphelinat et de plusieurs écoles congréganistes. Renchérissant sur cette idée, Jacqueline songeait à la fondation d'un hôpital, d'une bibliothèque de bons livres et d'un journal bien pensant que l'on distribuerait gratuitement à tous les paysans de la contrée. Marianne était beaucoup plus modeste dans les voeux qu'elle formulait. La réparation d'un vieux carrosse du temps de la Restauration, l'emplette d'un cheval de cinq à six cents francs, l'aménagement de quelques corbeilles de fleurs, l'achat de trois porcs et d'une vache à lait, constituaient pour le moment tout son programme ministériel. Elle s'opposait avec énergie à toute bâtisse, et ne voulait pas même que l'on jetât bas une étable immonde adossée à la maison et contre laquelle Jacques ne cessait de fulminer des bulles d'excommunication et des brefs d'anathème.

On but encore ce jour-là une bouteille de vieux Mérigue, et Joseph passa un grand nombre d'heures à mettre sous bandes une centaine d'exemplaires de la conférence électorale dont il voulait inonder la Haute-Vienne et les départements limitrophes.

XV

SAINT-THOMAS

—Eh bien, voyons, mon petit sceptique, disait Jacques triomphant à son ami Sermèze, après lui avoir exposé par le menu tous les détails de sa réception à la rue Saint-Dominique, que dis-tu de tout cela?

—Je dis que tu ferais bien de songer à ton élection.