—Oh! c'est trop. Soyez tout bonnement mon interprète pour quelques minutes. J'ai lu ce matin la grande pièce de la Légende des Siècles intitulée le Satyre... je n'ai pas très bien compris ce que disait cette bouche d'ombre. Voulez-vous me l'expliquer... vous qui savez tout?
—Volontiers, Mademoiselle, mais permettez-moi d'ouvrir une petite parenthèse... allons-nous être interrompus par cet excellent M. de Largeay?
—S'il n'y a que lui qui vous gêne, rassurez-vous. Je lui ai fait dire qu'il ne me trouverait pas ce soir.
—Que de gracieuses attentions, Mademoiselle!
—Ainsi nous sommes seuls avec la chère poésie... Et maman, qui brode. Je vous écoute, monsieur de Mérigue. Je ne demande pas mieux que d'être charmée.
—Le satyre, Mademoiselle, est un pauvre habitant de la terre.
Presque toujours couché sous l'ombrage des forêts il ne lui est jamais arrivé de contempler l'Olympe radieux. Le Satyre est gauche et timide, et son corps, ployé aux voûtes des cavernes, n'a point l'éclat et la beauté dont resplendissent les habitants des cieux.
La Terre, sa pauvre mère, l'a créé humble et difforme, et chétif et dénué; pour tout héritage il n'a reçu qu'un chalumeau. Mais ce chalumeau est un don superbe, car l'humble satyre en connaît l'harmonie profonde; il peut, au gré de ses caprices, surpasser en terreur le grondement de la foudre et vaincre en doux ravissement la mélodie des oiseaux. Or les dominateurs de l'Olympe s'ennuient parfois dans leur sereines élévations, et ils ont appris un jour, par la bouche de la Renommée, leur plus fidèle esclave, qu'il existe bien loin, en bas sur notre globe obscur, caché au fond d'un antre solitaire, un petit joueur de flûte dont la musique charmerait les astres.
Les dieux ordonnent qu'il leur soit amené, et quand, ébloui par la lumière inconnue, le satyre entre dans l'Olympe, il est accueilli d'abord par une tempête d'éclats de rires, lui, indigent, maladroit, contrefait en présence des Invincibles et des Immortels. Et Vulcain est le seul à ne pas railler le nouveau venu.
Cependant, sur l'ordre des maîtres, le satyre à pris son chalumeau, et le voilà qui module des sons plaintifs et tendres qui vont éveiller la pitié dans les coeurs inexorables qui n'ont jamais su pardonner. Puis il chante l'Amour et l'ivresse qu'il a connus en cueillant les raisins d'or, et en reposant sa tête sur les seins blancs des Hamadryades. Les Olympiens se regardent entre eux et se demandent avec étonnement qui a pu enseigner ces divins accords à un misérable fils de la Terre. Tout à coup l'habitant des forêts s'est souvenu des jours d'ouragan, et son harmonie sauvage s'enfle jusqu'à dominer le tonnerre. De ce frêle chalumeau qu'une étincelle embraserait échappent en ondes inépuisables les clameurs de la tempête et les rugissements de la mer. L'Olympe est ébranlé dans ses fondements éternels; Jupiter, le Roi des Rois, vient s'incliner aux genoux du satyre. Un grand aigle effrayé tombe à ses pieds, et autour de son corps glorifié, dans la ferveur d'un amour immense, viennent s'enrouler les bras de Vénus.