—Vous aussi! s’écria Viéra d’un ton de reproche...

—J’ai dit: d’aucuns. Quant à moi, ma nature me prédispose assez à des rêveries de ce genre...

—Ah! j’en étais sûre, s’écria Viéra, en pressant le bras de sa compagne avec transport.

—Pourtant, reprit celle-ci, que votre joie n’aille pas trop vite en besogne; des choses pareilles à celles que vous venez de m’exposer ne s’acceptent pas sans quelques réfutations. La première qui se présente à mon esprit est celle-ci: si tous les descendants des races tarées agissaient selon vos principes, la terre, ma chère enfant, serait bientôt dépeuplée; or, ce n’est pas là le but de la Nature... ni de la société...

—Mais non! Les cas ne sont pas tellement fréquents de familles contaminées par un mal héréditaire.—J’entends un mal déterminé, spécial, qui fait des victimes certaines—car pour le reste, nous savons trop, hélas! qu’il n’est pas possible d’éviter la souffrance en ce monde!—Donc, les familles tarées sont des exceptions, et en les supprimant on ne diminue pas sensiblement les représentants du genre humain. D’ailleurs, quand cela serait, à quoi sert que la terre soit peuplée de monstres?... Puis enfin, moi, ce n’est pas à une idée sociale que j’obéis. C’est à une considération tout individuelle, tout humaine... Mon cœur est ému d’une pitié infinie pour ces êtres qui, soumis au terrible occultisme de l’hérédité, sont condamnés dès l’instant de leur naissance à partager les maladies de leurs ascendants, ou bien à expier leurs aberrations, leurs vices!... Je veux, en enterrant ma race, épargner la souffrance à quelques-unes au moins de ces créatures marquées d’avance du sceau d’une réprobation imméritée!

—Cela est beau, et bien digne de passionner un noble esprit; seulement, je le répète, en partant de ce principe, il faudrait supprimer la moitié des hommes; que dis-je, la moitié? les trois quarts, les neuf dixièmes!... Car ce n’est pas de l’hérédité seule que vient la souffrance... En somme c’est la Douleur qui règne sur le monde, et elle ne cessera d’exercer sa royauté que le jour où ce monde lui-même cessera d’exister. Ah! c’est une terrible impératrice que l’on ne détrône pas avec une bombe ou des révolutions!

—Vous changez la question en mettant encore une fois en jeu les souffrances vagues qui pèsent sur l’humanité, dit Viéra avec un peu d’impatience. Nous ne nous occupons en ce moment que du mal défini auquel on peut remédier, du moins en partie, et j’estime que, même sans espoir d’un succès certain, l’homme doit faire le sacrifice de son individu lorsqu’il voit quelque possibilité d’améliorer le sort de ses semblables.

—Nous arrivons à la question sociale...

—Mais non! L’homme, par rapport à la société, ne m’intéresse pas. Mon but, je le répète, est d’empêcher, comme je le peux, quelques créatures de souffrir. Puisque, dans le cas d’hérédité qui nous occupe, il n’y a guère possibilité de soulager qu’en empêchant de créer, c’est ce que je m’empresse de faire en vouant ma race à l’extinction... du moins autant qu’il est en mon pouvoir...

—Mais sacrifier ainsi toute sa vie pour éviter des maux peut-être imaginaires!... Car enfin, il est possible que justement vos descendants, à vous, seront tout à fait sains.