—Eh! ne te défends pas, ma chérie! Tu n’en auras ni plus ni moins de mérite! Tu sais aussi bien que moi que l’amour n’est pas le propre d’une latitude ou d’une nation; qu’il est de toutes les races et de tous les pays; qu’il est humain, divin, enfin qu’il est la loi suprême!... De quoi naît-on? De l’amour. Quel est le but de nos espoirs, de nos rêves, de notre vie tout entière? L’amour. Pourquoi travaillons-nous? Pour donner du bien-être à ceux que nous aimons. Pourquoi souffrons-nous? Pourquoi quelques-uns volent-ils, tuent-ils? Par amour! L’amour, toujours l’amour! Devant ces deux syllabes tout s’efface et rentre dans le néant.
Mlle Burdeau avait mis tant de chaleur dans ces mots, que Viéra ne put s’empêcher de lui dire:
—Comment! vous aussi, Madeleine?
—Moi aussi, répondit la Française, mais cette fois tristement. Dieu n’a pas fait d’exception pour le cœur des hommes. Qu’ils soient riches, qu’ils soient humbles, quand le moment est venu, tous doivent y passer!...
Puis, pour faire oublier l’amertume que recélait sa phrase, elle déclama, prenant à dessein un air comiquement emphatique:
—Vous tous qui m’écoutez, oyez ceci. J’aime et ne suis pas aimée!
—Il y a toujours un obstacle, dit Viéra en soupirant. Et... peut-on savoir?
—Non, pas à présent. Il est possible qu’un jour... mais je ne promets rien. Livrer le secret d’un amour partagé, c’est charmant; dans le cas contraire, cela n’a rien de glorieux, non, ni de gai!... Sais-tu, Viéra, reprit-elle au bout d’un instant, ce qui me vient à l’idée en ce moment, et que j’ai oublié de t’objecter tantôt? C’est qu’en renonçant à Evguénï, ce n’est pas seulement sur ton bonheur, à toi, que tu opères, mais sur le sien en même temps; et cela, en as-tu le droit?
—Oh! ne me tente pas, Madeleine, cria Viéra, ne me tente pas! C’est là la plaie, la plaie vive de mon cœur! Devant elle toutes mes autres blessures s’effacent. Et pourtant, puisque le remords ne m’a jamais effleurée, ajouta-t-elle lentement, c’est que les choses sont bien ainsi... tandis que je ne pourrais supporter, maintenant, de renoncer à mon sacrifice.