—Mais, dis-moi encore... Et Katia?
—Oh! elle ne veut rien entendre, elle! Tu la connais! Une idée juste a-t-elle jamais pu entrer dans son cerveau? Elle ne comprend pas; elle rit, elle appelle cela des billevesées, voilà toute sa logique...
—Et puis il faut bien avouer que dans les conditions où elle est, à la veille de ses noces...
—Oui, approuva Viéra, soyons juste. Il faudrait une énergie rare pour rompre un mariage d’amour trois semaines avant la date de son accomplissement. Une énergie rare, ou le feu de l’apostolat, du dévoûment... Or, Katia ne possède ni l’un ni l’autre. Ah! quel dommage! C’eût été si beau!... Enfin, Madeleine, à toi je puis bien te dire cela; je n’ai plus qu’un espoir, et qu’il est affreux, mon Dieu! c’est qu’elle n’ait pas d’enfants... Ainsi, la loi de justice s’accomplirait malgré elle. Tu ne dis rien, Madeleine.
Mlle Burdeau eut un geste qui signifiait: «Que pourrais-je dire?» Puis elle ajouta:
—Ma tête s’y perd; tout cela est si extraordinaire, si subtil; il faudrait être Salomon lui-même pour juger! Enfin, je ne puis, pour t’apaiser, que te répéter l’éternelle parole des anges au berceau du Sauveur: «Paix sur la terre aux hommes bien intentionnés!» Toute l’indulgence des nations tient dans cette absolution sublime.
Les jeunes filles, pendant quelques instants, se turent. Étroitement enlacées comme deux âmes qui viennent de se lier pour toujours, elles suivaient dans la paix rose du crépuscule d’octobre les sentiers qui mènent à l’étang de Vodopad. Malgré les blessures que chacune d’elles venait de toucher du doigt, leurs fronts étaient sereins. La muse du soir avait peu à peu, comme d’un palimpseste effacé les pensées frivoles de leurs cœurs, et tracé sur leur blancheur nouvelle la poésie sacrée de son recueillement.
—Regarde, Madeleine, dit Viéra lorsqu’elles furent arrivées aux chutes d’eau. Quelle agitation tiendrait devant un apaisement pareil? Oh! bien orgueilleux, bien endurci par les passions serait l’homme dont l’âme, même au plus fort de l’épreuve, se déroberait au charme que la Nature sait dévoiler à certaines heures!... Mais, vraiment, dis, la grâce et le charme du crépuscule tout entier ne tiennent-ils pas dans cette flaque d’eau, dans ces chutes murmurantes? L’étang les reflète et les cascades lui prêtent leur voix. Que l’heure est douce, Madeleine! Et que Dieu a eu de pitié d’avoir créé le soir!
La jeune fille joignit les mains et regarda devant elle avec extase.