«Singulier peuple que ces Russes, songea Madeleine Burdeau observant, moins émue qu’elle, le ravissement croissant de sa compagne! Froid, apathique, indolent pendant vingt-trois heures du jour, il se révèle à la vingt-quatrième d’une exaltation aiguë que n’atteindront jamais nos enthousiasmes les plus démonstratifs. Quelque chose vibre en eux qui échappera toujours à l’analyse des Latins que nous sommes... C’est bien la race des glorieux martyrs, des héros, des dévoûments sublimes comme des pires abjections. Et dire que nous croyons posséder en France le monopole des passions vives!»

—Remarque, Madeleine, dit Viéra en s’arrachant à sa contemplation, que la nature est la seule chose sur laquelle tous les êtres humains, de quelque race qu’ils soient, se sont entendus. Le nègre chante ses savanes, l’Hindou ses forêts, le Peau-Rouge ses prairies, l’Arabe son désert et son cheval, le Circassien ses montagnes. Quant aux poètes civilisés (mon Dieu que ces deux mots vont donc mal ensemble!) ils peuvent être sceptiques, mystiques, ironiques, épiques, sentimentaux, grivois, la beauté des sites et du ciel les séduit toujours. Et comme c’est drôle que ce soient précisément les choses que nous prétendons n’avoir pas d’âme, qui émeuvent le plus la nôtre! Quelle bouche, je te prie, a la fraîcheur d’une rose? Quels yeux la transparence limpide d’un lac? Quelle voix nous parle aussi éloquemment que le murmure d’une source ou le grondement de la foudre? Lorsque je me trouve en nombreuse société, il y a à peine deux visages sur lesquels mes regards aiment à se poser; mais au milieu de la forêt ou du steppe, quel feuillage d’arbre, quel brin d’herbe serait désagréable à ma vue? Ah! que je plains les gens des villes, chère amie! Comment seraient-ils justes, comment seraient-ils généreux et purs, quand leur vie tout entière se passe, non parmi les saines ivresses pour lesquelles ils ont été créés, mais au milieu de sensations conventionnelles, perverties, frivoles...

—Et combien d’entre eux vous plaignent à leur tour, ma chérie, dit Mlle Burdeau en souriant. La campagne, pour les citadins, est un véritable épouvantail... sauf pour y passer les dimanches, et la couvrir des papiers graisseux qui enveloppaient leurs saucissons!...

—Oui, dit Viéra; parce qu’en prononçant le mot campagne, ce n’est pas la nature qui se présente à leurs yeux avec ses divins charmes, ses aspects toujours nouveaux, sa sérénité accueillante, c’est, par un renversement d’optique, les ennuis matériels qu’ils auraient à subir, les incommodités, les petites privations... Au lieu de regarder ce qui est, leurs esprits inquiets voient ce qu’il manquerait, et de là leur dédain d’une vie dont ils n’ont envisagé que les mauvais côtés. Chez nous, pourtant, ils sont rares, ceux qui n’aiment pas la campagne. Le Russe est né pour les vastes horizons; il a dans le sang d’ataviques démangeaisons de vie nomade, de grand air. Si j’étais seule au monde, ajouta Mlle Erschoff, ou, du moins, si les êtres avec lesquels je vis m’étaient moins chers, j’équiperais un chariot, je me munirais d’un serviteur fidèle et m’en irais tout droit devant moi, au hasard des plaines et des montagnes, passant une nuit ici, un jour là-bas, et savourant sans vaines entraves les pures joies de ma liberté.

—Mais vous n’avez rien inventé, ma très chère; ne savez-vous pas que le dernier cri de la mode chez nous est d’avoir sa roulotte automobile et de s’en aller comme vous le dites, non par monts et par vaux, le puissant véhicule ne s’y prêterait pas, mais par routes, à la recherche de la sensation rustique?

—Vraiment? fit Viéra amusée.

—Oui, oui. Par exemple, on ne se contente pas de la rusticité dans tout; oh! bien s’en faut! On emporte avec soi lavabo, literie, tente-abri, ustensiles de cuisine, vaisselle, sièges pliants... Enfin, l’on s’encombre si fort et l’on se donne tant de soucis que tout le plaisir du voyage en est gâté; mais chacun, cependant, essaiera de la roulotte et du camping. C’est très bien porté, très chic, et par conséquent...

—Oh! alors, si c’est chic, je n’en veux plus, s’écria Viéra, comiquement sérieuse! Fi! la vilaine chose, le vilain mot! Ne vous fâchez pas, chère Madeleine, mais si vous saviez comme elles sont intolérables à notre simplicité russe, ces éternelles préoccupations de snobisme et de chic, dont les échos nous viennent de l’étranger! Peut-être sommes-nous, nous autres, un peu trop dédaigneux de l’élégance; il faudrait un juste milieu, je l’avoue, entre votre goût et le nôtre, mais que les Français sont ridicules avec leurs raffinements soi-disant esthétiques! Ils ne parviennent, le plus souvent, qu’à créer du clinquant, du faux, qu’eux seuls prennent pour de l’art...

—Tu m’as demandé de ne pas me fâcher, Viéra, et c’est tout au plus si je t’obéis pour ne pas être désagréable à ma nouvelle amie, pourtant j’en aurais le droit, certes! Je suis bon juge, moi, car je connais la moitié de l’Europe: l’Angleterre, l’Autriche, la Serbie, l’Allemagne, la Russie, la Belgique, et, sauf cette dernière miniature de royaume, qui est un foyer de progrès, de luxe et de bien-être, aucun de ces pays, impartialement parlant, ne m’a semblé égaler le nôtre au point de vue artistique, industriel et...

—Et moral?