Viéra avait jeté cela vivement, piquée par la controverse de Mlle Burdeau.
Celle-ci, très grave, répondit:
—Et moral, peut-être. Qui sait, si l’on pouvait «sonder les cœurs et les reins» des nations, quelles surprises nous réserverait cette chirurgie d’un nouveau genre? Les apparences sont si trompeuses! Les étrangers jugent toute la France sur Paris dont ils n’ont le plus souvent visité que les petits théâtres, le classique Moulin-Rouge, le monde à côté, et pis encore!... sur Paris qui, en somme, n’est qu’une vaste Cosmopolis... Ils ne connaissent rien de la vraie France, celle que nous chérissons si jalousement! Que dis-je? Il est même de bon ton parmi ceux qui ne connaissent ni l’un ni l’autre, de nous... bêcher! Ne serait-ce pas, chère Viéra, un peu de jalousie?...
—Non, dit Mlle Erschoff sincère. J’avoue pourtant, après réflexion, que, déroutée par l’opposition du spectacle que nous avons sous les yeux et de l’écho des sottes vanités mondaines, j’ai été un peu injuste, tout à l’heure. Oh! rien qu’un peu, ne prenez pas cet air vainqueur!... Mais à quoi bon continuer une discussion qui ne peut aboutir à rien? Chaque citoyen—et ceci est touchant—ne trouve-t-il pas toujours son pays supérieur à tous les autres? Et dès que deux étrangers sont aux prises, l’éternel duel des sentiments, des préjugés, des idées, n’en fait-il pas aussitôt deux adversaires?... Réconciliables, heureusement, ajouta Viéra dans un sourire, en baisant Mlle Burdeau sur la joue qui était à sa portée.
—Mon Dieu, il faut bien passer son temps à quelque chose, fit celle-ci en rendant à son amie sa caresse. Que serait un tête-à-tête sans querelle? Les amoureux eux-mêmes n’y résistent pas...
—Et voilà ce que je ne comprends pas! dit Viéra redevenue songeuse. L’amour ne doit être qu’une longue entente, une complète harmonie... Je ne prise point le tumulte de la passion, ni les brouilles coquettes «pour mieux s’aimer après», comme on dit; mais un amour serein, silencieux, égal. La main dans la main, les yeux dans les yeux, voilà comment on devrait passer la vie quand on s’aime! J’avais fait ce beau rêve. Hélas!... murmura Viéra en soupirant longuement.
—D’autres que vous l’ont fait aussi, ce rêve, ma chérie, dit Madeleine Burdeau non moins mélancolique, et doivent comme vous l’enterrer par un hélas. «Hélas!...» c’est le plus souvent par ce mot désabusé, ce «Sésame, ferme-toi!» que finissent les beaux songes! Tu vois cette frêle branche amenée de la forêt par le ruisseau, et que charrie l’eau de la cascade pour l’emporter vers le tourbillon qui doit l’engloutir? C’est là l’image de nos espoirs, verts rameaux que la vie entraîne dans son tournoiement!...
Viéra ne répondit plus; elle songeait.
Le voile du soir, de rose qu’il était, se teignait en gris-perle... L’eau de l’étang, avec ses herbes bizarres, ressemblait à un écrin de velours sombre étalant ses émaux précieux, et mariant leur éclat aux ciselures du feuillage, les gouttelettes de la cascade s’égrenaient une à une, pareilles aux perles d’un collier brisé. Des parfums de feuilles mortes et de résine arrivaient de la forêt prochaine, harmonieux, divinement, dans cette pénombre pâle...
—Quel dommage qu’il faille rentrer, dit Viéra avec regret!