Et les flots lents du Léthé
Engloutiront la mémoire d’un jeune poète!...
Les yeux d’Evguénï se noyaient d’une mélancolie tragique; ses gestes évoquaient le souvenir des heures évanouies. Avec le Lenski de Pouschkine, il semblait, le naïf adolescent que nulle épreuve n’avait encore effleuré dans la vie, se préparer au duel fatal contre un nouvel Onéguine, et gémir sur le sort de sa destinée sombre!...
Et ceci eût été, pour un témoin railleur, d’un irrésistible comique!...
Mais Viéra, elle, était loin de trouver en ces séances matière à plaisanterie. Enthousiaste et rêveuse, elle aimait la parole des poètes, et sans parfois trop comprendre le sens des pensées qui s’y déroulaient,—car elle était encore bien jeune à cette époque,—il lui plaisait d’en suivre le rythme sur les lèvres inspirées d’un ami à la moustache naissante. Et la fleur de son amour s’était épanouie bien plus au souffle poétique émané des œuvres de Pouschkine, de Lermontoff, de Joukovski, qu’aux seules séductions du «gymnasiste» dégingandé, leur interprète! Et que d’heures charmantes passées plus tard dans le parc de Khorodienka!
Evguénï était devenu un vrai jeune homme, aux gestes respectueux, à la réserve troublante; il ne déclamait plus de vers, mais ses yeux, plus éloquents que toutes les rimes du monde, disaient clairement à la gracieuse jeune fille qu’était devenue Viéra que sa ferveur d’autrefois pour les créations mystiques des poètes s’adressait maintenant à une forme plus concrète et non moins inspiratrice...
A trois reprises différentes, et pendant plusieurs heures chaque fois ils s’étaient revus sachant qu’ils s’aimaient, mais sans oser ou sans vouloir se le dire, trouvant exquis ce nouvel aspect de leurs sentiments d’autrefois; cachant, lui sous ses manières dégagées d’étudiant, elle sous un essai de coquetterie de toute jeune fille, l’émotion qu’ils éprouvaient en face l’un de l’autre; jusqu’au jour de cette avant-dernière visite à Boutcha, où leurs cœurs, débordant enfin, avaient laissé échapper le doux secret si longtemps captif...
Mais hier?...
Depuis sa résolution prise de renoncer au mariage, Viéra s’était pour la première fois trouvée en présence d’Evguénï. Avait-elle pu, d’avance, se faire une juste idée de ce à quoi s’engageait sa vaillance, et de quels déchirements allait s’accompagner la comédie de froideur qu’elle s’était résolue à jouer devant celui pour lequel elle aurait, sans calculer une seconde, donné toute sa vie à l’heure même?
Hélas! non. Ses prévisions, quant à ce dernier point surtout, avaient été dépassées et de beaucoup!