Quand Evguénï, l’entraînant dans une allée du parc après le dîner, lui avait demandé simplement en levant sur elle ses bons yeux tristes: «Eh bien! Viéra Piétrovna, que signifie cette froideur?» et qu’elle avait dû, sous peine de se laisser attendrir et de voir s’éparpiller au vent, d’un seul coup, la triomphante palme de son holocauste, lui répondre d’un air glacial: «Que voulez-vous, Evguénï Nikolaievitch? Je connaissais mal mes sentiments; j’avais cru vous aimer pour toujours, il n’en était rien...» alors, oh! alors, le calice de Gethsémani tout entier avait vidé son amertume sur son cœur agonisant. Evguénï à ces mots était devenu très pâle; son premier mouvement avait été d’ouvrir la bouche pour interroger à nouveau la renégate de leurs fiançailles tacites; mais, se ravisant, il s’était contenté de secouer la tête d’un air qui émut plus Viéra que tout ce qu’il aurait pu dire, puis, s’inclinant, il lui avait offert son bras pour la reconduire au salon.

Et ce fut tout. Simple, bref, sans vaines paroles, comme le sont les choses vraiment tragiques.

Au moment du départ, Evguénï demanda d’une voix qui doutait encore: «Est-ce possible que ce soit adieu?» Viéra nettement répondit: «C’est adieu.»

—Ah! il le disait bien: «Est-ce possible?» songeait maintenant la pauvre amoureuse avec désespoir! Oui... Est-ce possible, mon Dieu, de se quitter ainsi quand on s’aime? Est-ce possible qu’il tienne tant de douleurs en deux phrases?... Est-ce possible, sans crier de tendresse et de pitié, de voir ce que j’ai vu dans ces yeux si chéris?... Ah! Evguénï, mon Evguénï!...

Viéra ne pleurait pas. La gorge serrée par une angoisse insupportable, les tempes battantes, le cerveau martelé de pensées éternellement pareilles, elle regardait, immobile, l’aube pâle envahir sa chambre et dessiner dans sa pénombre les objets familiers qu’elle reconnaissait à peine. Encore un jour qui va se lever; puis un autre... Quand donc pourra-t-elle accepter son sacrifice, sinon avec la joie que l’on s’accorde à prédire au devoir accompli, du moins avec un peu de la sérénité dont elle s’est leurrée?...

«Jamais! jamais, sans doute,» gémissait-elle! Et la peur de souffrir ainsi longtemps, la lâcheté qui est au fond de toute créature humaine si noble qu’elle soit, jetait son cœur désemparé dans un tourbillon de révolte et de plaintes... Tous les sophismes des premiers jours de lutte, les objections de sa sœur, de Mlle Burdeau, de Vadim à qui elle s’était confiée l’avant-veille, firent l’assaut de sa volonté fragile, et triomphèrent un instant de sa conscience...

«A quoi bon ces renoncements, ces combats, cette rébellion contre la nature toute-puissante? Pourquoi souffrir, pourquoi lutter, quand le bonheur est là, à portée de la main, si lumineux, si tentant?... Qui me saura gré de mon sacrifice?... Finis les angoisses et les regrets!... Je veux aimer, je veux vivre, je veux voir sourire Evguénï!...» Déjà Viéra se répète tout bas les mots qu’elle va tracer, tantôt, pour rappeler l’ami désespéré: «Mon bien-aimé, toute ma conduite, hier, n’était que comédie; je voulais éprouver votre amour; il est sorti victorieux de ma censure... Eh bien! Sachez que moi non plus, je n’ai jamais cessé de vous chérir! Je vous aime, Evguénï! je vous aime, je vous aime, je vous aime!...»

Mais quelle est cette voix secrète plus impérieuse que celle de la tendresse, plus forte que celle du désespoir de la révolte? A peine le cœur de Viéra est-il traversé de ce souffle d’insurrection, qu’il sent une impossibilité presque physique, tant elle est nette, de s’y laisser aller. La décision que sa conscience loyale a prise dans un jour d’héroïsme ne peut ainsi flotter à la dérive, au caprice des passions, comme une grossière épave qu’engloutira l’abîme!... Un œil vigilant suit sa route, un doigt puissant la guide... Toute frémissante encore de la lutte, mais l’âme domptée, le cœur soumis, la jeune fille esquisse à nouveau son geste d’abnégation, et l’œil fixé sur l’Idéal qu’elle s’est volontairement créé et qui sera désormais l’unique phare de sa vie, elle condamne ses espoirs mauvais, ses souhaits parjurés...

Elle reste ainsi longtemps immobile, comme fascinée par la compréhension lucide de son destin; un arrêt s’est fait dans sa pensée; seuls dirait-on, voient ses yeux... Elle n’a plus ni la force, ni même le désir d’ergoter; une volonté suprême annihile la sienne et décide en son lieu...