Tout à coup, du fond de la chambre, un bruit confus de gestes et de mots prononcés à voix basse, vient tirer Viéra de sa rêverie.
«Le plus grand a pris deux noix; fi! que c’est vilain!... Mais non! ce n’est pas dans le coffre!... Il disait: Je suis indigne... digne... digne!...» C’est Sacha qui, assise dans son lit dont elle a jeté les couvertures à terre, marmotte des phrases sans suite.
«A minuit lorsque tout dort... Que donnerons-nous aux écureuillets?... Pardon, seigneuresse, je ne savais pas!... hi! hi! hi!...»
—Qu’est-ce, ma chérie? pourquoi ne dors-tu pas? demanda Viéra en se rapprochant d’elle.
L’enfant dévisagea un instant sa sœur sans répondre, puis avec volubilité dit:
—Mais je ne peux pas! je ne peux pas! Imagine-toi, un couvre-pied bleu! C’est impossible! Un couvre-pied bleu! Et l’on veut que je dorme!... Prends-le, Viérotschka, cria-t-elle avec véhémence; dégoûtant couvre-pied!... Fu!...fu-u! Donne-m’en un rouge, supplia-t-elle, un beau rouge!...
Viéra, docilement, s’en fut échanger le couvre-pied bleu contre celui de Mlle Burdeau qui était rouge, et l’étendit sur la couchette. Mais à peine Sacha eut-elle vu chatoyer ses plis à la lueur de la lampe que Viéra venait de rallumer, elle sauta à bas de son lit, se dressa haletante au milieu de la chambre et se mit à crier d’une voix rauque de terreur: «Du sang!... du sang!... Danilo! du sang!... Béréguiss!...» cria-t-elle avec éclat.
—Sacha, Sachinnka, mon amour, calme-toi, au nom du ciel! Mère va t’entendre... Ah! mon Dieu!
Quelqu’un avait remué dans la chambre voisine; une main cherchait la poignée de la porte...