—Et toi trop simple... Voyons, mère, puis-je prendre un époux quand je sais (Viéra dit ces mots si bas, que Tatiana dut coller son oreille contre la bouche de la jeune fille pour les entendre) quand je sais que notre famille est maudite, et qu’en me mariant je propage le mal affreux qui empoisonne son sang, et expose mes futurs enfants, ou tout au moins les enfants de mes enfants, au malheur dont nous sommes les témoins depuis quelques semaines, aux affres tragiques dont nous avons eu le spectacle ici même tout à l’heure!... Dis, maman, le puis-je?
—A quoi vas-tu penser, Viéra? Je te l’ai dit, c’est au Père à conduire nos actions, et non à nous, misérables atomes!... Aurais-je jamais osé, moi, faible créature, empiéter ainsi sur les droits du Créateur?
—Est-ce que tu savais, lorsque tu t’es mariée, à quoi tu exposais tes descendants à venir?
—Non.
—Et, si tu l’avais su, aurais-tu persisté à le faire?
—Mais oui... pourquoi pas? fit timidement la pauvre maman; toutes ces subtilités me sont-elles jamais entrées dans l’esprit?
—Eh bien! tu aurais commis un crime, tout simplement, dit Viéra si haut que Sacha tressaillit.
—Oh! fit Mme Erschoff avec un air de reproche qui s’adressait également aux paroles de Viéra et au ton élevé dont ces paroles avaient été prononcées.
Puis elle mit un doigt sur ses lèvres pour commander le silence. Mais l’enfant ne bougea plus.
—Couchons-la dans son lit, dit Viéra après un instant, puis nous partirons; elle dormira plus tranquillement.