—Je te plains, ma pauvre Made!

—Il y a de quoi, fit la Française tristement gouailleuse. Mais assez parlé de ces choses, ma chérie. Si tu le permets, je vais me lever, je ne ferai qu’une toilette sommaire et nous irons déjeuner. Hélas! les soucis du cœur n’empêchent pas les besoins plus grossiers de guetter nos instincts... J’ai horriblement faim!

—Ceci est d’autant plus sage, dit Viéra, que Vadim retourne à Kieff par le train de dix heures, et que personne, après la journée harrassante d’hier, n’a songé à lui faire préparer un déjeuner un peu substantiel; or, il est tellement, lui, insoucieux de ces choses, qu’il partirait sans manger plutôt que de se donner la peine de commander lui-même son repas. Tiens! mais nous pourrions le conduire à la gare; nous mettrons simplement nos pèlerines sur nos vêtements de matin. Cela te convient-il?

Madeleine Burdeau répondit: «Oui» d’une voix qu’elle s’efforçait de garder naturelle; mais, dans sa hâte à se lever, dans ses yeux rayonnants, un observateur moins occupé que Viéra de ses propres pensées eût reconnu une joie débordante bien en désaccord avec le ton d’indifférence aimable dont ce mot avait été prononcé...

Une heure plus tard, les deux amies étaient installées en compagnie de Vadim Piétrovitch dans la calèche qui reconduisait le jeune homme à la gare.

Des deux chevaux, l’un était ce même «brûlé» qui avait réussi à sauter librement dans la fosse au charbon de bois, lorsque Danilo s’y était précipité avec son attelage, et qui avait regagné sain et sauf l’écurie.

Mme Erschoff, craignant de nouveaux accidents,—car personne, sauf Viéra (et Mlle Burdeau depuis ce matin) ne soupçonnait la véritable cause de la catastrophe du silo,—avait voulu le vendre; mais Andreï supplia tant et si bien, mettant toute la faute sur ce «maladroit de Danilo qui n’avait jamais su mener un cheval», que la faible Tatiana avait dû enfin céder à ses instances. Et, chose à remarquer, depuis que le «brûlé», la moins aimée auparavant des bêtes d’Andreï, était sorti indemne de la tragique équipée de la fosse, celui ci était devenu plein d’égards pour le cheval; il lui témoignait à tout propos une affection jalouse, une prédilection marquée sur les autres hôtes de son écurie... On eût dit la tendresse reconnaissante d’une mère pour un enfant qui vient d’échapper à un grand péril!

Plus de coups de fouet, plus de reproches, plus d’injures capables de froisser l’amour-propre d’un cheval. Quand le «brûlé» avait envie de faire le paresseux, on allait au pas; quand il lui prenait la fantaisie de courir, ses compagnons devaient le suivre... En un mot, le récalcitrant Andreï n’obéissait plus spontanément qu’à une seule créature au monde, et cette créature, c’était le «brûlé»!

Quant à la télègue, on ne l’avait même pas fait réparer. Tatiana Vassilievna, trouvant qu’un souvenir trop lugubre s’y rattachait, n’avait pas voulu la garder; elle en avait fait cadeau à un pauvre moujik ravi qui l’avait transformée lui-même, avec l’ingéniosité russe, en chariot de corvée...

—Eh! frère, tu vas me faire manquer mon train, cria Vadim remarquant la lenteur de l’équipage.