—Enfin, tels que vous êtes, conclut Madeleine, je vous aime. Nulle part je n’ai rencontré une hospitalité aussi sincère et aussi bienveillante qu’en Russie. Le nom de «frère» que vous donnez à vos semblables n’est pas une vaine appellation; il exprime vraiment la solidarité qui règne chez vous. Vous n’êtes pas des démocrates; la longue séparation des castes est encore trop puissante parmi vous pour fusionner riches et pauvres, «dvorianines» et moujicks; mais vous êtes humains, et cela vaut mieux!

Les jeunes filles quittèrent le sopha sur lequel elles étaient assises.

—Attends que je mette de côté la lettre de Serguié, dit Viéra. Elle est trop précieuse pour la perdre!

Puis, ouvrant un tiroir de son chiffonnier:

—A propos, j’oublie toujours de te demander si tu ne sais pas où est la photographie que tu m’as donnée à Noël?... Je suis cependant bien certaine de l’avoir mise là, sur un coin de cette commode, debout contre ce vase, en attendant de lui acheter un cadre, et voilà une dizaine de jours que je ne la vois plus! J’ai cru que Sacha ou maman l’avaient changée de place, mais non... J’ai bouleversé tous mes tiroirs, pas de portrait! C’est drôle... Peut-être l’as-tu reprise pour me faire une niche?...

—Non. Tu l’auras mise de côté, et trop bien. C’est pour cela que tu ne la retrouves pas...

—Possible. Et pourtant...

Madeleine fut frappée d’une pensée subite qui la troubla.

—Enfin, une photographie ne se vole pas comme un bijou, fit-elle en s’efforçant de prendre un air léger. Surtout là où il n’y a pas d’amoureux...

—C’est juste, fit Viéra à cent lieues de voir une coïncidence quelconque entre le récent séjour de Vadim à Vodopad et la disparition du portrait de son amie.—Allons dans la salle à manger, reprit-elle au bout d’un instant en passant son bras sous celui de la Française; j’entends qu’Iéfrossina met le couvert. Or, il est bon de jeter un coup d’œil sur la table après elle, car il n’y a pas de jour qu’elle n’oublie quelque chose. Ioulia était beaucoup plus soigneuse...