—J’ai vu l’autre jour, à la poste de Kieff, dit-elle en riant, une dame de soixante ans au moins, parée d’un col marin de toile blanche... et, dans la rue, un enfant au maillot affublé, le pauvre innocent, d’un bonnet turc en velours rouge! Personne, du reste, n’y fit attention. Chez nous, des hardiesses pareilles provoqueraient un attroupement.

—Oui, le Français est railleur...

—Il a plutôt infiniment de tact, et sait mettre le doigt sur les ridicules.

—Nous aussi, bien que dans un autre ordre d’idées. Nous ne nous occupons pas du côté matériel des choses. Nos voisins peuvent s’attifer comme ils veulent.

—Porter au XXe siècle des chevelures préhistoriques...

—Singer les étrangers avec des grâces d’ours qui danse, nous semblons l’ignorer, et nous l’ignorons peut-être en effet... Mais gare aux ridicules de l’esprit! Là-dessus, nous sommes impitoyables! Vois les portraits que Gogol a tracés... Quel écrivain, en France, atteignit jamais cette perfection dans la satire! En somme, chez nous, l’esprit et l’âme seuls ont du poids; les décors extérieurs ne comptent pas, nous ne sommes ni des esthètes ni des snobs.

—Vous êtes avant tout, et surtout, d’étranges gens, fit Mlle Burdeau en secouant la tête.

—Tout ce qu’on ne connaît pas ou qu’on ne comprend pas semble étrange. Je crois que nous, les Russes, nous sommes surtout étranges à force d’être simples; cela déroute les compliqués que vous êtes.

—Cela m’est venu souvent à l’idée.

—Tu vois!